Chronique de Driss El Fahli : Les peanuts de la retraite


Jacques et Martine viennent d’avoir leur retraite en France après avoir trimé une quarantaine d’années sous la maussade météo du Nord. Saturés de pluies et de ciels gris, ils ont décidé de profiter ailleurs de leur retraite indexée en euro sur le coût de la vie. Le Maroc leur apparaît comme une option intéressante pour y passer le reste de leurs jours de retraités. Avec le change euro/dirham, le coût de la vie y sera des plus abordables en comparaison avec de nombreuses régions d’Europe ou d’Amérique.

Le climat y est varié et présente un ensoleillement abondant et un environnement doux en plein hiver. Le pays offre une riche culture, un patrimoine fabuleux et une cuisine délicieuse. Le système de santé n’est pas des plus performants mais avec leur couverture médicale française, ils échapperont aux vicissitudes médicales, lots des Marocains d’ici. Il n’y a ni visa ni casse-tête administratif de séjour. En outre, la sécurité et la stabilité sont considérées comme encore plus sûres pour les expatriés. C’est décidé! Ils s’établiront au Maroc pour une meilleure qualité de vie.


Mohamed est un cadre marocain. Il a travaillé ces dernières quarante années dans une entreprise nationale comme ingénieur. Il a payé pendant toutes ces années une cotisation à la Caisse nationale de sécurité sociale (CNSS) regroupant sa part salariale et patronale de près de 2.500 dirhams par mois. Pour sa retraite, dans le même Maroc, il a droit à une pacotille dénommée “pension vieillesse” plafonnée à 4.000 dirhams par mois pour les plus vernis des retraités. Sur cette obole nationale, il doit payer une assurance maladie privée qui va lui coûter la peau ridée de son postérieur et, cerise sur le gâteau, rétrocéder à l’État, sur cette pension, un impôt indu sur le revenu s’il a le malheur de disposer d’un bout de revenu complémentaire. Du coup l’obole CNSS de vieillesse est réduite à sa plus simple expression: tagine de légume à midi, et oeufs-tomates le soir.

La pension marocaine n’est bien entendue pas indexée au coût de la vie. L’inflation y fait des ravages chaque fois que le baril de pétrole chope un rhume des foins. Avec les pouvoirs d’achat de leurs pensions, Jacques et Martine vont pouvoir déguster le homard de la baie de Dakhla, mais Mohamed et Aicha devront se contenter des sardines grillées de Safi. Maintenant sur le plan sémantique, pourquoi la CNSS dénomme son aumône de “pension de vieillesse” au lieu de “pension de retraite”? Le président Jacques Chirac, en recevant le Comité des retraités et personne âgées avait parlé de “jeunes personnes âgées”, cherchant ainsi à apporter un soin singulier aux mots vieillesse, vieux ou vieillard chargés de symboliques et de connotations négatives. Ces mots ne sont plus adaptés à notre temps, disait-il.

Est-ce à dire qu’un sexagénaire n’est plus qu’une vieille carrosserie à la recherche d’une sémantique poussive? Pas du tout. Vieillesse n’est qu’un lexique obsolète qui tente de nous amener à un système de comportement et de pensée occidentale socialement admis. Là où la pensée chinoise aborde les étapes de la vie comme un processus de modifications et de continuation, l’Occident n’y voit que des états successifs de la vie où le vieillir est incorrectement pensé. Manga Bekombo, ethno-sociologue de l’Université Paris X, nous rapporte que pour les sages Dwala du Cameroun, “vieillir c’est passer (dans le sens de traverser) à la manière de ces animaux qui muent, perdant leur apparence altérée, en vue d’un corps entièrement renouvelé”. La vieillesse, loin d’être une obsolescence, n’est donc qu’un renouvellement de soi.

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