La passion du journalisme

MUSTAPHA ALAOUI DÉCÈDE À L’ÂGE DE 83 ANS

Que l’on veuille ou pas, le parcours de Mustapha Alaoui, journaliste de son état et directeur fondateur de Al Ousboue, décédé le 28 décembre 2019, traverse l’histoire du Maroc indépendant. Une histoire qu’il n’a pas la prétention de réécrire à travers le curseur du journalisme mais qu'il ne se contente pas non plus d’observer sans réagir. Toute sa vie durant, fort de sa curiosité indéfectible, il donne son point de vue taillé sur presse et tente, autant que faire se peut, de restituer les multiples facettes de l’événementiel public. Un témoignage précieux à dimensions multiples.

Ainsi fut Mustapha Alaoui, ainsi a-t-il vécu à travers ses écrits sur papier journal ou l’espace d’un livre. Son journalisme, il le veut en démarcation permanente par rapport à des certitudes évanescentes ou des vérités politiques toutes faites. Un positionnement politique et professionnel qu’il a toujours assumé et dont il ne s’est jamais départi. C’est que Mustapha Alaoui a toujours rêvé d’une presse de vérité où la véracité des faits est librement mise à la disposition du grand public. Une presse qui ne doit rien à personne. En somme, une presse carrément impossible ou relativement faisable, du moins difficile à traduire dans la réalité de la profession au fil du temps et de l’exercice journalistique au quotidien.

Pour donner une consistance concrète à son projet journalistique, il crée en 1963 le Syndicat national de la presse marocaine, aux côtés de Abderrahman Youssoufi, Abdelkrim Ghallab et Ali Yata. Rien que d’illustres intervenants sur la scène politique nationale à travers le mot d’ordre commun de la liberté de la presse.

Un triste record
Ce qui n’a pas empêché chacun des commanditaires de cette institution d’y aller à partir de ses dogmes idéologiques et de sa marge de souplesse politique. Aucun d’entre eux n’a échappé à une incarcération en relation avec ses déclarations à la presse, de préférence celle de son parti. Mustapha Alaoui n’avait pas de parti. Il s’est amarré à une presse partisane militante au nom du principe de droit à la liberté de parole universellement reconnue. À ce titre, Mustapha Alaoui a établi un triste record de poursuites judiciaires et de mises à l’arrêt pour le motif de toujours, «atteinte à la sûreté de l’État». En 1964, déjà, après la grande rafle de 1963 dans les rangs de l’UNFP, Mustapha Alaoui est kidnappé pour avoir publié une caricature liée à un discours royal.

Les démêlés de Mustapha Alaoui avec la justice ne font que commencer. Il est enfermé et torturé à Dar El Mokri, durant six semaines; au terme desquelles il est transféré à Oujda durant un mois et demi, avant d’être libéré sans procès ni jugement. Pour continuer sur le même registre avec priorité au plus récent, il est condamné, le 19 juillet 2000, à trois mois de prison ferme, suite à la plainte déposée contre lui par l'ambassadeur Mohamed Benaissa à propos de l’achat de la résidence diplomatique du Maroc à Washington. Le pire est à l’avenant. En juin 2003, quelques semaines après les attentats terroristes de Casablanca, il est arrêté pour avoir publié un tract d’une pseudo organisation dénommée Assaika, qui était en fait une manipulation dont la cible n’était autre que Mustapha Alaoui.

Le nerf de la guerre
À moins de commettre une lapalissade de plus, un journal a beau être un produit collectif, il est aussi et parfois surtout celui d’un homme ou d’une femme. Il suffit d’éplucher un tant soit peu pour dénicher la personne qui en est l’âme et la plume. Mustapha Alaoui est dans ce cas d’espèce professionnelle. Il a le défaut de ses qualités. Réaliste, parfois à l’extrême, il savait pertinemment que le pécuniaire est ce «nerf de la guerre» dont il faut bien tenir compte sans qu’il soit totalement déterminant. Un mode de conduite dont il a souvent subi les foudres sous la forme d’étranglements financiers ou franchement de rapts et d’emprisonnements.

La gamme de représailles n’est pas exhaustive. Lorsqu’il était libre de ses mouvements et de ses prises de positions, il répondait par un tirage plus fort et des ventes stimulantes. Sur ces deux registres, l’hebdo de Mustapha Alaoui a ainsi établi des records. On le recherchait pour lui-même et pour l’imprévisibilité de son fondateur, constamment au plus proche de ses journalistes. L’autre fait marquant du parcours professionnel de Mustapha Alaoui a également été l’ambiguïté de ses relations avec les décideurs politiques, en particulier Driss Basri.

Bien que ses contacts soient parfois tumultueux avec le tout puissant ministre de l’Intérieur, on a quand même continué à prêter à Mustapha Alaoui toutes les conséquences possibles et imaginaires. Mustapha Alaoui mettait toujours en avant les nécessités impérieuses liées à la recherche de l’information, où qu’elle soit. Une parade imparable.


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