Les partis politiques sont-ils devenus sacrés ?

Les failles pointées par la commission spéciale sur le modèle de développement

Que ce soit contre Abdellatif Jouahri, wali de Bank Al-Maghrib, ou Chakib Benmoussa, président de la CSMD, les partis politiques sortent leurs griffes lorsque l’on s’aventure à les critiquer, même de manière constructive.

La nature a horreur du vide. Pour combler leur vide, nos partis politiques jouent la victimisation dès qu’on «s’aventure» à les critiquer, même si c’est de manière constructive. Un rapport de forces que les partis politiques entretiennent depuis toujours avec l’Etat, ses institutions et les Marocains de manière générale. Ils seraient, selon eux, les grands garants de la véritable forteresse de cette «démocratie représentative» qu’ils s’amusent à marteler, alors qu’ils ne représentent qu’euxmêmes, leurs intérêts et ceux de leurs clans et de leurs business. Accéder au parlement et, pour les plus chanceux, au gouvernement, est le summum des besoins fondamentaux d’une grande partie de nos politiciens. Un ascenseur social et un moyen privilégié de faire fructifier leurs affaires.

La posture de la victimisation
Le jeu démocratique au Maroc est biaisé. Nul ne peut le contester. Les Marocains supportent ce statu quo depuis des décennies, la défiance et la rupture ayant été consommées, le taux de participation aux élections en sont le meilleur exemple. Mais quand un responsable étatique s’aventure à dire haut ce que tous les Marocains disent tout bas, il est immédiatement lynché par toute la classe politique, telle des vautours rentiers qui défendent becs et ongles leur gibier, leurs privilèges.

La réaction des partis politiques face aux récentes déclarations de Abdellatif Jouahri, wali de Bank Al-Maghrib, n’est pas surprenante. Son intensité et sa forte médiatisation, par contre, sont édictées par un contexte électoral où les partis politiques, sans exception, adoptent la posture de la victimisation, se frappent sous la ceinture, se chamaillent dans des escarmouches indignes, baignant dans un populisme déconcertant. Des réactions qui nous rappellent celles menées contre Chakib Benmoussa, président de la Commission spéciale sur le modèle de développement (CSMD).

Les rédacteurs du rapport sur le nouveau modèle de développement ont eu le malheur de rappeler, de manière diplomatique, aux politiciens qu’ils «doivent être revitalisés». La participation politique gagnerait à être redynamisée «par une plus grande ouverture des partis sur les forces vives de la société, et par une sanctuarisation du champ partisan. Cela passe, notamment, par le renforcement des capacités des partis à produire des idées, à animer la réflexion politique et à encadrer les citoyens dans leur engagement civique et dans leur participation politique et sociale au niveau central et territorial», lit-on dans le rapport. Un rappel juste.

Querelles intestines
La CSMD a également mis le doigt sur les calculs politiciens et «les coalitions de conjoncture » où on peut retrouver des partis de gauche, de droite, des islamistes, modernistes, socialistes… dans un seul gouvernement où les objectifs ne sont pas partagés et où les tensions et blocages sont monnaie-courante. On l’a bien remarqué lors de ce mandat gouvernemental, dirigé par le Parti de la justice et du développement (PJD), un mandat où l’on retiendra principalement le manque de leadership et de cohérence horizontale, les querelles intestines, la lenteur et le non déploiement opérationnel des politiques publiques de l’Etat. Un mandat où les affaires de corruption et de moeurs battent leur plein, notamment chez les islamistes, qui ont pourtant fait de la lutte contre la corruption et la rente leur cheval de bataille lors des campagnes électorales de 2011 et de 2016.

Lors de la présentation au parlement du rapport sur le nouveau modèle de développement par Chakib Benmoussa, un froid glacial régnait sous la Coupole. Aucune interaction, aucune question ou débat. Les parlementaires avaient carrément boudé le président de la CSMD pour avoir rappelé, de manière «douce», ce que tous les Marocains savent. Le rapport de la CSMD a, sur un autre registre, préconisé des recommandations sur la politique monétaire menée par le gouverneur de la banque centrale.

Abdellatif Jouahri l’a-t-il mal pris? A-t-il publié un communiqué pour clasher Chakib Benmoussa et pleurnicher? Non, car les vrais responsables patriotiques qui n’ont rien à se reprocher et acceptent à coeur ouvert les critiques, sont droits dans leurs bottes, de par leurs réalisations, leur compétence, leur intégrité et leur éthique. Leur réputation les précède.

Nos politiciens sont-ils devenus si sacrés qu’ils n’ont de comptes à rendre à personne? Qu’ils tirent à boulets rouges sur tous ceux qui oseraient leur reprocher leur incompétence, mensonges et manipulations? Des politiciens qui ne se soucient guère des multiples colères et mises en garde royales, les attentes et observations de leurs électeurs étant ainsi le dernier de leurs soucis.

Notons, par ailleurs, qu’il existe encore des élus et politiciens intègres, éthiques, qui servent leur communauté et défendent les intérêts des citoyens, sans calculs politiciens ou chantage. Mais, ils sont rares. Les dinosaures des partis politiques marocains refusent de les faire émerger. Comme pour les femmes, les jeunes compétences du parti sont reléguées aux oubliettes, attaqués et muselés le plus souvent, nos chefs de partis politiques craignant le renouveau. Une cure de jouvence de leurs partis, devenus de véritables entreprises familiales et source de rentre incommensurable, représente une menace pour eux.

Eux, les traditionnels béni- oui-oui depuis le siècle dernier doivent tout bonnement disparaître du champ politique et laisser place aux jeunes. Ils souffrent d’un décalage pathologique lorsque l’on compare ces «figures» politiques, leurs débats, programmes et réalisations chimériques par rapport à ceux des ministères régaliens et des projets et réalisations du Souverain.

Les champions de la casserole
Un secrétaire général d’un parti politique à interpellé récemment un journaliste en lui demandant pourquoi «quand il y a du bon, on l’attribue au Roi, mais quand il y a du mauvais, c’est de la faute des partis politiques». Il a lancé à ceux qui le critiquent «si vous n’aimez pas le travail des partis, créez un parti politique et retroussez- vous les manches». Que de raccourcis et d’attaques politiciennes par des gens qui refusent de se regarder dans le miroir et rendre des comptes. Ce même politicien, traînant derrière lui plusieurs casseroles, et surnommé «le roi des dérogations», lorsqu’il gérait le département de l’Habitat, a été, rappelons-le bien, chassé par le roi Mohammed VI lorsqu’il était au gouvernement.

Il n’est pas le seul. Plusieurs ayant subi des colères royales, d’autres poursuivis en justice dans des affaires de corruption et de dilapidation de deniers publics, se présenteront lors des prochaines élections. Que nous rappelions leurs tares, que Abdellatif Jouahri leur dise en face leurs quatre vérités, que Chakib Benmoussa leur demande de faire tout simplement leur travail, ou que même le Roi demande, à plusieurs reprises, aux politicards de dégager, ils s’accrochent encore plus. L’appât du pouvoir, de l’argent, des postes et des sièges parlementaires passe avant leur dignité.