Le parti islamiste victime de querelles intestines

UNE SÉRIE DE PROBLÈMES SECOUENT LE PJD

Ce qui se passe actuellement est inédit dans l’histoire du PJD, en ce que le parti ne s’embarrasse plus désormais à laver son linge sale en public.

L’usure du pouvoir fait partie des constantes de la politique depuis sans doute la naissance des premières sociétés humaines. Mais est-ce de cela qu’il s’agit vraiment actuellement en ce qui concerne le Parti de la justice et du développement (PJD), en proie depuis plusieurs semaines à une série de défections de la part de certaines de ses personnalités les plus en vue, à l’instar du député d’El Jadida Abouzaid El Mokrie El Idrissi et même, le 26 février 2021, du président de son conseil national et par ailleurs député-maire de Fès, Driss El Azami El Idrissi? Et la liste pourrait encore s’allonger avec désormais son ancien secrétaire général et ancien Chef du gouvernement, Abdelilah Benkirane, qui agite la menace d’un gel de son adhésion, voire d’un retrait total, si les députés de la formation islamiste avalisent le projet portant usage légal du cannabis examiné le 25 février 2021 en conseil de gouvernement -la décision de M. El Azami El Idrissi, intervenue juste le lendemain, y avait également été liée.

Certains voient même un lien de cause à effet dans l’annonce de Mustapha Ramid, également issu du PJD et membre de son secrétariat général, de démissionner de son poste de ministre d’État chargé des Droits de l’Homme qu’il occupe depuis début avril 2017 dans le gouvernement Saâd Eddine El Othmani, décision sur laquelle il est finalement revenu le lundi 1er mars 2021, soit moins de trois jours après l’avoir prise, suite à un appel du roi Mohammed VI.

Une question des valeurs?
Quoique les contraintes de santé dont il avait excipé soient valables du fait de deux opérations au rein en moins de deux ans -la dernière de ces opérations, qui s’est déroulée dans la journée du samedi 27 février 2021 à l’hôpital universitaire international Mohammed-VI de la ville de Casablanca, a été couronnée de succès. Pour ceux qui suivent le PJD depuis sa création en juin 1998, un tel tumulte ne saurait, bien évidemment, que surprendre.

Des querelles intestines, le parti en a, certes, connu à de nombreuses reprises déjà par le passé, notamment suite au retrait de son fondateur historique, Abdelkrim El Khatib, de la politique en avril 2004 et l’élection à sa place, au poste de secrétaire général, de M. El Othmani. Elles avaient même débouché, en décembre 2005, sur le lancement d’un parti scissionnaire, en l’occurrence le Parti de la renaissance et de la vertu (PRV), qui avait notamment défrayé, en juin 2013, la chronique en accueillant une partie des anciens détenus salafistes graciés en avril 2011 par le roi Mohammed VI, à l’instar d’Abou Hafs.

Le débat avait également fait rage, fin 2017, au sujet de l’amendement des statuts dans le sens de permettre à M. Benkirane de briguer pour la troisième fois de suite le poste de secrétaire général, avant que le conseil national n’en décide finalement autrement et appuie, de fait, l’élection de M. El Othmani, que le roi Mohammed VI avait chargé en mars 2017 de former le gouvernement issu des législatives du 7 octobre 2016 après l’échec des consultations menées plus de cinq mois durant par M. Benkirane.

Ce qui se passe actuellement est, toutefois, inédit dans l’histoire du PJD, en ce que le parti ne s’embarrasse plus désormais à laver son linge sale en public. Car pour savoir de quoi il en retournait vraiment dans les coulisses, il fallait, il y a quelque temps encore, courir. Or maintenant, il suffit juste de s’abonner aux nombreuses pages tenues par la nomenklatura du parti elle-même sur les réseaux sociaux pour presque être informé en temps et en heure, sans avoir à faire le moindre effort.

Preuve, s’il en faut, que le chienlit n’est plus vraiment loin, si elle n’est déjà là. C’est M. Benkirane, déjà habitué du temps où il présidait encore aux destinées du parti et du gouvernement à sortir régulièrement de sa réserve, qui, naturellement, fait le plus jaser sur ces réseaux -le roi Mohammed VI avait même exprimé, fin juillet 2016 dans l’hebdomadaire français Jeune Afrique, son mécontentement envers lui en raison de ses “agaçantes indiscrétions” relatives à leurs échanges.

On peut même dire que c’est M. Benkirane qui a lancé la mode, depuis sa prise de position publique contre l’adoption du français, au détriment de l’arabe, comme langue d’enseignement des matières scientifiques, et ce dans le cadre des discussions afférentes, au cours de l’année 2019, à la loi-cadre relative au système d’éducation, de formation et de recherche scientifique -il avait notamment appelé, fin mars 2019 dans une vidéo, M. El Othmani à démissionner de la primature.

Puis M. Benkirane a été, au fur et à mesure, suivi par d’autres de ses “frères”, dont le plus éminent est sans doute M. El Mokrie El Idrissi. Ce dernier, qui justement en rapport avec la loi-cadre relative au système d’éducation s’était démarqué des autres députés PJD en votant contre, était même allé plus loin en ne se contentant donc pas seulement de monter au créneau, mais carrément de démissionner du conseil national, dont il était membre, en raison de la signature, le 22 décembre 2020 au palais royal de la ville de Rabat, par M. El Othmani de la déclaration rétablissant, plus de vingt ans plus tard, les relations du Maroc avec Israël.

Dans un live diffusé le 13 février 2021 sur sa page Facebook, il avait, ainsi, taxé son parti de toujours d’avoir définitivement tourné le dos à ses valeurs, dont la question du refus de la normalisation avec l’État hébreu est avant tout, selon lui, une affaire de dogme, et même appelé -une première!- à sanctionner le PJD aux élections programmées au cours de cette année 2021, à savoir les communales et les régionales mais aussi et surtout les législatives.

Par la suite, on apprenait aussi le retrait, pour la même raison, du député-maire de Casablanca, Abdelaziz El Omari, du secrétariat général, avant donc d’être rejoint, enfin, par M. El Idrissi El Azami, le projet portant usage légal du cannabis étant, à l’évidence, la goutte qui a fait déborder le vase. Mais qu’est-ce qui, au final, a vraiment changé pour que le PJD en soit arrivé à une telle crise? Car la question des valeurs, à elle seule, n’est guère recevable.

Inimitiés personnelles
On peut, à cet égard, rappeler que c’est par exemple sans sourciller que le groupe PJD à la Chambre des représentants avait voté, le 7 juillet 2015, pour l’adoption du protocole facultatif à la convention sur l’élimination de toutes les formes de discrimination à l’égard des femmes (OP-CEDAW), sachant que certaines de ses dispositions vont pourtant contre le référentiel islamiste, en ce qu’elles pavent notamment la voie à l’égalité en matière d’héritage entre hommes et femmes.

La peur d’une défaite aux échéances électorales à venir? Éventuellement, si l’on met en perspective le fait que depuis septembre 2017 le PJD n’a remporté qu’une partielle sur les onze auxquelles il a pris part, et ce à Inezgane-Aït Melloul le 7 décembre 2017, et que le risque est grand pour lui de perdre des sièges aux législatives. M. Benkirane avertit, à ce propos, plus particulièrement depuis début février 2018 d’une possible déferlante du Rassemblement national des indépendants (RNI), dont il a, à plusieurs reprises, pris à partie le président, Aziz Akhannouch -ce qui fait que depuis lors le parti de la colombe, même s’il continue de siéger dans le gouvernement El Othmani, n’est plus vraiment en bons termes avec le PJD. De fait, les sorties des uns et des autres seraient, de ce point de vue, une façon sournoise de garder l’électorat à quai, en ce que l’objectif serait de laisser entendre que le parti n’aurait, foncièrement, aucunement viré sa cuti. Mais il semble que les leaders en question souhaitent vraiment que le PJD y laisse des plumes, sans quoi il n’y aurait sans doute pas eu de prises de distance aussi prononcées à quelques mois seulement des scrutins prévus.

Mainmise sur le jeu politique
En fait, de façon sous-jacente, on peut certainement d’abord trouver les inimitiés personnelles entre MM. Benkirane et El Othmani, largement documentées, le dernier cité ayant notamment gardé en travers de la gorge le fait que le premier ait cédé au président de l’époque du RNI, Salaheddine Mezouar, le poste de ministre des Affaires étrangères qu’il occupait en échange de l’entrée du RNI au gouvernement. M. El Othmani déclarera notamment fin novembre 2015 au quotidien El Massae, dans un signe de défiance manifeste, que le PJD ne se résumait pas à M. Benkirane. Mais il y a aussi le fait que M. Benkirane ait toujours des ambitions politiques.

N’affirmait-il pas le 10 juin 2020 au quotidien électronique qatari Arabi21 qu’il “ne veu[t] pas être considéré comme mort avant de mourir”, en reprenant une phrase célèbre de l’ancien secrétaire général du Parti de l’Istiqlal (PI), Allal El Fassi? Dans ce sens, une débandade électorale du PJD serait pour parfaitement favoriser un retour de M. Benkirane, même si, bien évidemment, il ne pourra jamais le dire. D’ailleurs, au sein notamment de la Jeunesse de la justice et du développement (JJD), la jeunesse du PJD, elles sont d’ores et déjà nombreuses les voix à appeler à permettre à M. Benkirane d’effectuer son fameux troisième mandat, chose que l’on pouvait du moins lire sur certaines pages suite à la normalisation avec Israël, alors que d’aucuns insistaient sur la nécessité d’organiser un congrès extraordinaire pour retirer les commandes à M. El Othmani et ainsi soi-disant sauver le parti -M. Benkirane avait pourtant, ironiquement, soutenu l’accord de normalisation, au nom de l’union sacrée autour du roi Mohammed VI, tout en rejetant subtilement, soit dit en passant, la balle dans le camp du Palais.

Mais il est indéniable, bien entendu, qu’il y a des parties, notamment au sein des bases, qui, sincèrement, estiment que le PJD a fait trop de concessions, et que ce dernier est, simplement, en train de devenir une “officine électorale”, pour reprendre une expression utilisée dans sa lettre de démission par M. El Azami El Idrissi. C’est-à-dire que le PJD n’aurait désormais d’autre but que de se perpétuer au pouvoir.

Quelle conséquence cela aurait- il pour l’avenir du parti? Une nouvelle scission, avec les tenants de la ligne dure qui s’en iraient former un nouveau parti, avec de l’autre côté le maintien au PJD de figures plus consensuelles au titre desquelles on pourrait citer M. El Othmani ou encore le ministre de l’Énergie, Aziz Rabbah, lui aussi souvent mis à l’index depuis qu’il s’était dit ouvert, fin novembre 2014 dans les colonnes du quotidien Assabah, à une alliance avec l’ennemi tant honni et représentant de la “mainmise sur le jeu politique” qu’est le Parti authenticité et modernité (PAM)? Ou peut-être n’est-ce qu’un orage qui va rapidement passer? L’avenir le dira, mais en tout état de cause le PJD en est, à ce moment, à un carrefour...

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