Les paradis Shein et AliExpress, c’est fini

Application de droits de douanes aux plateformes de commerce électronique

Les centaines de milliers de Marocains adeptes des sites marchands chinois vont devoir payer des frais de douanes à partir du 1er juillet, peu importe la valeur de leurs achats. Une “atteinte” à la libre concurrence, selon eux, mais une décision qui met fin à “l’importation de masse déguisée et la concurrence déloyale’’ selon le gouvernement.

“C’est ma seule source de revenu. Je gagne entre 4000 et 6000 dirhams net par mois mais là, j’ai peur, je ne sais plus comment les choses vont se passer”, nous confie Yousra. Depuis plus de deux ans, cette licenciée en droit au chômage âgée de 31 ans a réussi à trouver un moyen de se faire de l’argent: revendre des bijoux et des accessoires pour femmes qu’elle se procure à des prix très bas sur des sites marchands chinois, notamment la plateforme Shein. Mais son activité risque de s’effondrer avec la dernière décision du gouvernement, le 16 juin 2022 d’imposer des taxes douanières à toutes les opérations d’achats via les sites étrangers, quelle qu’en soit la valeur, à partir du 1er juillet 2022.

Un changement majeur que le ministre délégué chargé du Budget, Fouzi Lekjaa, a tenu à expliquer, chiffres à l’appui, le 22 juin devant la Chambre des conseillers. “Entre 2018 et 2021, les envois de l’étranger vers le Maroc sont passés de 2,8 millions à 6 millions. Sur ces 6 millions, 4 millions ont été effectués via les plateformes de commerce électronique avec un valeur de 2 milliards de dirhams”, a-t-il révélé.

D’après les autorités, cette évolution effrénée s’explique par la multiplication spectaculaire des commerçants marocains qui profitaient jusqu’à maintenant de l’exonération des envois d’une valeur inférieur à 1.250 dirhams de tous frais de douanes, pour acheter des produits de toute sorte (vêtements, bijoux, électronique, matériel de bricolage, pièces de voitures), avant de les écouler sur le marché local. De quoi causer un manque à gagner conséquent que l’État a enfin décidé d’adresser, poussant même certains à exiger d’aller plus loin en ciblant d’autres niches comme les influenceurs du web, mais surtout les GAFA (Google, Apple, Facebook et Amazon), géants du net qui échappent aux impôts dans plusieurs pays, dont le Maroc, et s’accaparant la taille du lion du marché publicitaire dans le Royaume au grand dam des médias et des éditeurs locaux..

Concurrence déloyale Les importateurs déguisés ont deux méthodes pour contourner les limitations: commander en plusieurs fois, ou en plusieurs paniers pour rester dans le jargon des adeptes de ces sites, tout en les mettant sous des noms différents de préférence, de sorte que chacun ne dépasse pas le seuil des 1.250 dirhams, ou bien demander au vendeur sur le site en question de réduire le prix sur la facture, tout en payant le prix réel, bien évidemment. La seconde méthode étant moins facile, elle reste relativement exclusive aux clients marocains les plus expérimentés et les plus fidèles, qui peuvent facilement convaincre leurs interlocuteurs chinois.

En d’autres termes, il s’agit là de véritables opérations d’importation masquées qui passent à travers les mailles du filet, alors qu’un “importateur agissant dans la légalité doit s’acquitter de frais de douanes s’élevant à 68%”, déplore M. Lekjaa. L’État a donc décidé de mettre un terme à cette concurrence “déloyale” qui impacte les importateurs mais aussi les professionnels marocains du textile, puisque le prêt-à-porter constitue la principale marchandise concernée par les opérations d’achat en ligne sur les sites étrangers.

Après avoir surmonté la crise du début des années 2000 causée par la forte concurrence des pays asiatiques, les industriels marocains se sont retrouvés encore une fois devant la menace venant de l’Extrême-Orient, mais sous une autre forme cette fois-ci. La décision du gouvernement d’exclure les achats sur les plateformes électroniques de l’exonération des droits de douanes à l’importation, quelle que soit la valeur de ces envois, vient à point nommé pour les soutenir dans ce bras de fer.

Injustice
Toutefois, le discours de l’intérêt national et de la protection de l’industrie nationale ne passe pas auprès de tous. Dans les groupes sur les réseaux sociaux qui rassemblent des centaines de milliers de clients marocains, la colère est générale. Ces canaux qui servent habituellement à échanger des astuces pratiques, écouler des produits déjà achetés ou encore faire des demandes de commandes auprès des acheteurs les plus aguerris, se sont transformés en un large espace de contestation virtuel. Certains allant jusqu’à lancer des hashtags pour dénoncer cette mesure liberticide du gouvernement qui porte atteinte à la liberté des individus. “Les producteurs locaux n’ont qu’à proposer des produits de qualité et s’aligner sur la concurrence étrangère au niveau du prix s’ils veulent qu’on achète chez eux”, dénonce-t-on.

Il faut dire que les sites comme Shein et AliExpress se démarquent par une offre de prêt-àporter largement plus intéressante en termes de design notamment, qu’il est presque difficile de retrouver dans les boutiques marocaines. Sans oublier le facteur tarifs, alors que les plateformes chinoises proposent un rapport qualité/prix imbattable. Par ailleurs, les acheteurs “normaux” qui effectuent des achats sur ces sites pour des fins purement personnelles, regrettent que le gouvernement n’ait pas adapté sa décision pour qu’elle ne concerne que les clients qui font de l’importation de masse déguisée uniquement.

Et attendant l’entrée en vigueur de la décision le 1er juillet, cette large clientèle s’interroge encore sur la mise en oeuvre des nouvelles mesures douanières. Les sites vont-ils intégrer les frais de douanes additionnels dans le prix de vente? Ou bien faudra-t-il que chaque acheteur se déplace auprès de la douanes pour payer ces frais? Le second scénario pourrait donner lieu à des situations inédites notamment pour les commandes à valeur très basses, ne dépassant pas les 100 dirhams, et qui représentent une part importante.