LA PANDEMIE ET LES NOUVELLES MANIERES DE PENSER

Si elle a accentué les clivages chez les intellectuels critiques, la crise sanitaire due au coronavirus a aussi provoqué un tournant économique et politique important de la pensée.

Parce qu’il répond aux nombreux et inattendus revers de l’existence, le courant philosophique de Marc-Aurèle et surtout de Sénèque a, en ces temps de pandémie et particulièrement aux États-Unis, en fait réfléchir plus d’un-e. Cette doctrine fait florès car les ouvrages s’y référant se vendent comme des petits pains. Marc-Aurèle, dans L’Histoire des empereurs romains, donnait conseils et admonestations philosophiques tant à son fils qu’à son épouse, écrivant: «N’agis point comme si tu devais vivre des milliers d’années! L’inévitable est sur toi suspendu…».

Dans l’inévitable, nous pouvons mettre les cyclones, les tremblements de terre, les inondations, les tsunamis, les éruptions volcaniques, les incendies, la foudre, la guerre et les meurtres, les accidents, la famine, la maladie et la mort. Et tant d’autres causes et évènements néfastes provoqués par les hommes eux-mêmes. Mais ce qui accompagne le plus constamment et le plus longuement, tout au long de sa vie, c’est la possibilité de la maladie dans l’organisme lui-même, la maladie mortelle et les maladies transmissibles, qui sont extrêmement nombreuses et qui ont ravagé l’humanité au long des millénaires.

Or, pour en revenir à Marc-Aurèle qui méditait dans ses Pensées pour moi-même, (dont la rédaction se fit entre 170 et 180 après Jésus- Christ) et au temps de l’épidémie qui porte le nom de sa dynastie, «la peste antonine», on ne peut que rester frappé par la répétition des choses dans l’Histoire humaine. La maladie appelée «la peste antonine» semble avoir été la variole ou une maladie avec un exanthème, mot savant pour dire qu’elle éclate sur la peau en pustules, en papules ou en plaques rouges comme dans la rougeole…

Il en serait peut-être mort lui-même, et, très probablement, de la variole qui se répandait en épidémie, laissant les survivants le visage grêlé à vie. Jusqu’au 20ème siècle, ce fut une peste, si l’on s’accorde sur le fait que le mot peste englobe non seulement la peste elle-même mais toutes les maladies appelées des «pestilences », en général parce qu’elles provoquent des épidémies, le plus souvent meurtrières. Ainsi, pour le cancer, on ne parle pas de pestilence parce qu’il n’est pas contagieux, alors que c’est une maladie grave que l’on est en train de vaincre petit à petit.

Les pestilences les plus proches de nous, humains vivants, sont le sida, la fièvre Ebola et aujourd’hui la pandémie de Covid19, une pandémie qui coûte énormément à tous les peuples et à toutes les régions du monde, rappelant la «grippe espagnole» qui fit il y a cent ans cinquante millions de morts (50 millions!), car déclarée en pleine Première Guerre mondiale (1914-1918) et n’ayant pas été jugulée par les moyens appropriés développés aujourd’hui. Au jour d’hier, 18 juin 2020, on comptait 450.000 morts dans le monde, avec des visions d’apocalypse: on creuse des centaines de tombes, voire des milliers, avec des pelleteuses et des excavatrices…

Donc, dix-neuf siècles plus tard, en pleine crise péndémique causée par le coronavirus, le journal de l’empereur romain stoïcien est, curieusment, un best seller dans les pays anglophones. Selon le très grand éditeur Penguin Random House, cité par le quotidien britannique The Guardian, les ventes de ce classique de la philosophie antique ont augmenté du tiers au premier trimestre 2020 par rapport à l’année dernière. Tandis que les Lettres à Lucilius, de Sénèque, (Seneca en latin) connaissent aussi un très gros regain d’intérêt, notamment en format numérique (la lecture, d’ailleurs s’est envolée dans les éditions numériques, frappant même les éditeurs numériques eux-mêmes). Auteur d’un ouvrage de vulgarisation sur le stoïcisme, A Guide to The Good Life (Oxford University Press), le professeur de philosophie américain William B. Irvine révèle qu’il a déjà accordé une demi-douzaine d’interviews –«pour moi, c’est beaucoup»– sur l’applicabilité de cette doctrine à la pandémie actuelle. Son passage, le 23 mars, sur le podcast The Happiness Lab, de la professeure Laurie Santos, l’une des stars du département de psychologie de l’université de Yale, a intéressé plus de 300.000 auditeurs.

Colin West y est allé aussi de sa vaste culture en faisant des déclarations et des analyses très intéressantes, mais dans un tout autre domaine, celui du racisme: il nous intéresse beaucoup ici car les laboratoires avaient proposé de faire les tests de vaccinations sur les populations africaines, ce qui nous a semblé vouloir dire, à nous Africains, que nous étions un milliard de cobayes ou de singes d’expériences de laboratoire! Cornel Ronald West, né le 2 juin 1953 à Tulsa (Oklahoma), est un philosophe américain et l’un des contributeurs majeurs des African-American Studies», études afro-américaines. Après avoir enseigné à l’université de Harvard, il est professeur de religion et d’histoire des Afro-Américains à l’université de Princeton. Son apport au champ de la philosophie s’appuie sur le baptisme afro-américain, sur le marxisme, le pragmatisme et le transcendantalisme: quand les conditions d’apprendre et de faire des recherches sont offertes, ceux qu’on croyait des esclaves et des populations dénuées d’intelligence deviennent des savants et des phares pour l’humanité. Je reviens à Moncef Slaoui, Rachid Yazami, etc., nés marocains et avalés par les systèmes puissants de la science et de la recherche internationale. Si elle a accentué les clivages chez les intellectuels critiques, la crise sanitaire due au coronavirus a aussi révélé et provoqué un tournant économique et politique important de la pensée et l’émergence d’une nouvelle possible génération de théoriciens.

Voilà qu’un virus qui a infesté par sa mondialisation tous les coins de la planète qui met à l’arrêt le monde entier, qui en est reste stupéfait. Les problèmes locaux ont affecté le système global et précipité le curieux avènement et l’apparition de sociétés sans contact où prime la distanciation sociale. La sidération aura provoqué, au coeur même des démocraties, celles qu’on croyait invincibles, une myriade d’états d’urgence sanitaire et de lois d’exception. Le grand confinement aura succédé à l’ère du normal et de la proximité. Et, tel un impératif hygiénique, le port du masque se sera imposé en Occident, mettant encore plus de distance entre les personnes qui ne peuvent se regarder à visage découvert, c’est-à-dire exposer les émotions, le sourire, les mimiques, en somme communiquer vraiment. J’y ai beaucoup réfléchi quand une amie et collègue, pendant le confinement, m’a demandé instamment de montrer mon visage pendant notre conversation. Ce qui me sembla sans intérêt avait, en fait, une grande importance: réduire la distance, personnaliser l’entretien, échanger des regards, communiquer vraiment. Donc, le masque est une limite et la distanciation sociale également, mais les deux sont impératifs; la pandémie n’est pas finie, elle est récurrente et elle est redondante, dans les mêmes pays qui avaient cru l’avoir vaincue sur leur territoire.

En fait, nous devons nous habituer, pendant très longtemps, vraisemblablement, à devoir obéir à ces règles d’hygiène, aussi fastidieuses soient-elles. Malgré le retour du tragique et la débâcle économique, en dépit de l’atmosphère de libération liée au déconfinement des populations, cette crise sanitaire est aussi une extraordinaire matière à penser. A penser le présent et l’avenir, à la lumière du passé, je vous rappelle les auteurs d’il y a plus de deux mille ans qui avaient vécu la même chose! Pourtant, tous les intellectuels ne sont pas parvenus à passer du réflexe à la réflexion. Car beaucoup ont trouvé dans cette pandémie une façon assez convenue de confirmer leurs idées, théories, opinions ou points de vue. Et non de définir d’autres axes de pensée et de réflexion; les demandes de participation à des écrits collectifs de réflexion sur le Coivd-19 et la pandémie se constatent partout dans le monde.

On a donc pu voir se développer une critique attendue des principes du «bougisme», du «mondialisme» et de la «société liquide». De même, a-t-on assisté au grand concert des causalités uniques, comme la NATURE, qui, étant malmenée, est donc devenue vengeresse; la SOUVERAINETÉ, puisqu’elle a été oubliée, est donc devenue impérieuse; ou le CAPITALISME, qu’on a enfin analysé et décelé jusque dans les marchés traditionnels chinois. Sans oublier les solutions parallèles comme le nationalisme aussi bien étatique que sanitaire, les barrières hygiéniques, douanières, et évidemment identitaires; les frontières de toutes sortes, nationales, (les pays s’étant refermés) mais égélement, et malheureusement, psychologiques et sociales, la révolte, soit nationale soit populaire ou populiste; la révolution agitant sociétés et peuples; ou bien encore l’insurrection attendue et crainte dans le plus grand nombre de pays.

Penser l’événement, c’est la philosophie d’urgence, c’est élaborer ce que Michel Foucault appelait une «métaphysique de l’actualité », notion assez difficile à comprendre aussi bien qu’à expliquer. Pour conclure cette première partie d’article, je vous invite à méditer ce qu’écrivait Sénèque, il y a deux mille ans: -«Tirons notre courage de notre désespoir même.» -«Hâte-toi de bien vivre et songe que chaque jour est à lui seul une vie.» -«On doit punir, non pour punir, mais pour prévenir.» -«Il est plus facile de se contenir que de se retirer d’une querelle.» Et surtout: «La plus grande partie de la vie passe à mal faire, une grande partie à ne rien faire, toute la vie à ne pas penser à ce que l’on fait».

PR GHITA EL KHAYAT


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