A quoi joue Safwat EI Braghith?

L'ambassadeur palestinien au sénégal s'attaque au maroc

En choisissant de s’attaquer au Royaume en raison de son choix de rétablir ses relations avec Israël, l’ambassadeur de Palestine au Sénégal pose des questions sur la véritable motivation de sa sortie anti-marocaine à l’envi.

“Ce polémiste en herbe”. Ambassadeur de Palestine au Sénégal, Safwat El Braghith, en a, pour le moins, pris pour son grade dans la mise au point publiée le 20 mai 2022 par l’ambassade du Maroc dans le même pays en réaction contre “la sortie médiatique malheureuse, prétentieuse et malencontreuse” faite la veille par le diplomate dans le journal électronique panafricain Afrik.com au sujet du rétablissement par le Royaume de ses relations avec Israël. “Malheureuse car truffée de contradictions, de contre-vérités et allant même en porte-àfaux avec les positions officielles de sa propre hiérarchie,” a poursuivi la représentation marocaine. Dans le détail, M. EI Braghith avait “blâmé” -c’est lui-même qui utilise le mot- le Maroc, considérant qu’avec ce qu’il a qualifié de “normalisation” ce dernier avait, en gros, échangé la Palestine contre son Sahara, puisque c’est dans le cadre de la reconnaissance par les États-Unis de sa souveraineté sur la région que le Royaume avait renoué avec Israël, et que de ce fait il n’était plus en mesure de défendre les Palestiniens et leur cause.

“Je ne suis pas là pour diaboliser qui que ce soit ou pour donner des leçons à qui que ce soit, je sais que tous les Marocains portent la question palestinienne dans le coeur, mais nous ne sommes pas d’accord avec ceux qui justifient leur alliance ou leur normalisation avec Israël pour avancer que c’est quelque chose de positif pour la Palestine,” a-t-il déclaré. Et il a donné en exemple l’attaque du 15 avril 2022 des forces israéliennes contre la mosquée d’Al-Aqsa, au cours de laquelle quelque 150 civils ont été blessés alors qu’ils accomplissaient la prière du vendredi en plein milieu du mois de Ramadan, ainsi que l’assassinat le 11 mai 2022, probablement par les mêmes forces selon les données récoltées sur le terrain, de la journaliste américano-palestinienne Shireen Abu Akleh; deux événements auxquels, selon lui, le Maroc n’aurait que mollement réagi, ou en tout cas, on le comprend, pas de façon suffisamment forte pour mettre une véritable pression sur Israël -“Qu’est-ce que le Maroc a fait pour protester? Rien, à part condamner à travers un communiqué.

Israël s’en fout,” a-t-il notamment estimé au sujet de l’attaque d’Al-Aqsa. Ici se posent plusieurs questions, que l’ambassade du Maroc a elle-même relevées et qui mériteraient sans doute que l’on s’y attarde. Pourquoi d’abord parler du Maroc? Quelle relation M. EI Braghith a-t-il avec lui? Aspire-t-il à remplacer son collègue Jamal Choubki, en poste depuis fin janvier 2018 dans le Royaume (ou plutôt, au vu de ses déclarations, Fayez Mohamed Mahmoud Abu Aita en Algérie)? Aux dernières nouvelles, ce sont, au total, quarante-quatre pays africains qui reconnaissent actuellement Israël, y compris le Sénégal lui-même depuis septembre 1960 (hormis un hiatus de 21 ans entre 1973 et 1994 consécutive à la guerre d’octobre), et même parmi ceux qui l’ont fait dans le cadre des accords d’Abraham il y a aussi le Soudan, au sujet duquel M. EI Braghith n’a pipé mot. A partir de là, n’est-il pas légitime d’au moins se poser la question sur les “véritables motivations” de la sortie, “l’agenda qui y a présidé et ses commanditaires”, comme l’a elle-même souligné l’ambassade du Maroc? Interrogation à laquelle Afrik.com lui-même n’échappe pas, sachant que ce dernier se distingue depuis un certain moment déjà par des articles hostiles à l’intégrité territoriale du Royaume, sur un ton, souvent, allègrement sensationnaliste.

Mais il y a aussi le fait d’à la base traiter d’une question relevant de la souveraineté nationale d’un pays qui n’est pas le sien: in fine, le fait que le Maroc et Israël rétablissent leurs relations ne le regarde ni lui ni aucun autre non-Marocain, du moment qu’aucun appui n’est apporté à la politique de colonisation israélienne.

Conjectures aventureuses
Le Maroc a ainsi maintes fois très clairement, comme l’a d’ailleurs rappelé son ambassade, exprimé en la personne du roi Mohammed VI, et ce aussi bien au cours de ses échanges avec les responsables palestiniens, y compris le président Mahmoud Abbas, que ses différents autres interlocuteurs, que sa position était celle du soutien à l’établissement d’un État palestinien dans les frontières du 4 juin 1967 ayant pour capitale l’Est d’Al-Qods Acharif, et ce à l’instar de tous les pays arabes. Ce qui implique par ailleurs de reconnaître Israël, un pas que la Palestine elle-même avait franchi dans le cadre des accords d’Oslo (et qui, s’il n’est pas partagé par M. EI Braghith, devrait normalement le pousser à la démission). Soit dit en passant, il était aussi risible de lire M. EI Braghith s’empêcher d’apporter le moindre soutien à la souveraineté du Maroc sur son Sahara, bien qu’il reconnaisse sa centralité pour les Marocains et ce au même titre que la cause palestinienne, sans se dire la moindre fois que la solidarité panarabe et panmusulmane dont il se prévaut devrait, en principe, marcher dans les deux sens.

En fin de compte, il est sans doute bien dommage de voir M. EI Braghith de la sorte “créer”, comme l’a à juste titre fait remarquer l’ambassade du Maroc, “une césure là où elle n’a jamais existé”, et “en tout cas, pour le Maroc et les Marocains, la question du Sahara marocain et celle de Palestine sont deux causes nationales sacrées et sur un pied d’égalité”, comme a tenu à le mettre en exergue la même source. Par ailleurs, s’il y a lieu de saluer l’initiative du ministère des Affaires étrangères palestinien justement motivées par les déclarations de M. EI Braghith appelant ses ambassadeurs à ne plus exprimer de points de vues personnels au nom de l’État de Palestine, il n’en reste pas moins qu’à la longue il est permis de douter du degré d’attachement de l’actuelle direction palestinienne à ses relations avec le Maroc.

Il faut d’ailleurs rappeler que M. EI Braghith n’est pas le premier ambassadeur de Palestine à s’attaquer aussi ouvertement au Maroc: en novembre 2020, et cela bien avant le rétablissement des relations avec Israël, le précédent ambassadeur de Palestine en Algérie, Amine Makboul, avait condamné dans une déclaration au quotidien algérien Al-Wassat l’intervention des Forces armées royales (FAR) dans la zone tampon de Guergarate, à la frontière maroco-mauritanienne, où les milices du mouvement séparatiste du Front Polisario bloquaient depuis vingt-trois jours la circulation des biens et des personnes.

En gardant le silence sur ce que le roi Mohammed VI lui tient comme propos, M. Abbas déçoit notamment aussi, tout comme le fait d’ignorer le Maroc au cours de sa tournée de début décembre 2021 au Maghreb -il s’était contenté de visiter l’Algérie et la Tunisie- semble avoir laissé une fêlure qu’il faudra sans doute du temps pour réparer.