POLÉMIQUE AU SUJET DE L’ACTE DE MARIAGE DANS LES HÔTELS

Acte de mariage dans les hôtels: Ouahbi jette un pavé dans la mare

En s’opposant à l’obligation pour un couple marocain de présenter l’acte de mariage dans un hôtel, Abdellatif Ouahbi, ministre de la Justice, a déclenché une vive querelle entre conservateurs et modernistes. Une avancée sociale ou une incitation à la débauche ?


Abdellatif Ouahbi n’en finit pas de défrayer la chronique. Après les polémiques des “chaussettes”, des examens d’avocats, ou encore de la réforme de la Moudawana et du code pénal , pour ne citer que ceux-là, le ministre de la Justice est revenu à la charge sur la question de l’acte de mariage exigé par les hôtels aux clients de sexes différents souhaitant séjourner dans une même chambre, ainsi que l’interdiction des femmes de réserver une chambre d’hôtel dans leur ville de résidence.

«C’est contraire à la loi » et « ceux qui demandent ce document enfreignent la loi. Demander un acte de mariage ou tout autre document sans mandat légal est une violation de la vie privée». «Ceux qui demandent ces documents doivent être poursuivis en justice», a affirmé le ministre, lors de son passage, le 21 mai 2024, à la Chambre des conseillers pour répondre aux questions des parlementaires.

Des modernistes satisfaits
Aussitôt prononcés, ces propos ont logiquement ouvert la porte à un débat houleux aussi bien au sein de la classe politique que sur les réseaux sociaux. Les modernistes saluent une décision qui a trop tardé à être adoptée dans un Maroc où les lois et les restrictions relatives aux libertés individuelles se retrouvent de plus en plus remises en cause par la réalité des choses et l’évolution de la société. Les partisans de la position exprimée par le ministre de la Justice évoquent également l’argument économique, étant donné qu’une telle contrainte sur les réservations a probablement un impact sur la fréquentation des établissements hôteliers, tandis que le Maroc affiche de grandes ambitions touristiques pour les années à venir, notamment avec l’organisation de la Coupe d’Afrique des nations (CAN) de football en 2025, et surtout la Coupe du monde en 2030 conjointement avec l’Espagne et le Portugal.

L’épouvantail de “menace” sur la société
Du côté des conservateurs, lever l’obligation de présenter l’acte de mariage pour réserver dans un hôtel constitue une incitation claire à la débauche, et pourrait mener à la prolifération de la prostitution dans les établissements hôteliers. C’est le cas par exemple du dirigeant et ancien parlementaire islamiste du Parti de la justice et du développement (PJD), Al Mokri Abou Zaid El Idrissi, qui a déclaré qu’une telle mesure engendrera la “hausse de cas de Sida et d’adultère (sis), et causera la hausse du nombre d’enfants nés hors mariage ainsi que la dislocation de l’instutition familiale et par conséquent de la société marocaine.”

Il faut dire que cet épouvantail de “menace” sur la société et sur sa cohésion est régulièrement invoqué par les islamistes et autres courants conservateurs pour qualifier l’approche d’Abdellatif Ouahbi à la tête de son département. Il faut rappeler que celui-ci a été le premier ministre de la Justice de l’histoire du Maroc à appeler ouvertement et dans un langage ferme à criminaliser le mariage des filles mineures, ou encore, plus globalement, à une interprétation plus rationnelle des textes islamiques portant sur l’organisation de la société, dans le cadre du débat sur la révision du Code de la famille et du Code pénal.

Confusion des hôteliers
Malgré les critiques, l’homme semble bien décidé à continuer à jeter des pavés dans la mare de la question des libertés individuelles. Un courage - ou un culot, selon le prisme par lequel on aborde les positions du Garde des sceaux marocain-, qui intrigue et interpelle. “Il a toujours été prêt à défendre ses convictions depuis ses premiers pas dans la politique il y a trente ans. Maintenant qu’il est ministre, il ne reculera pas bien que ses prises de position puissent contrarier beaucoup”, nous confie un membre et collègue à lui au sein Parti authenticité et modernité (PAM). D’ailleurs, c’est même au sein de la majorité, dont Abdellatif Ouahbi fait partie, que cette nouvelle polémique dérange. Ainsi, les présidents des groupes du PAM et de ses deux alliés, le Rassemblement national des indépendants (RNI) et l’Istiqlal, à la Chambre des conseillers ont réclamé des explications de la part du ministre concernant ses déclarations.

Mais au-delà des querelles idéologiques et politiques, les récentes déclarations d’Abdellatif Ouahbi ont provoqué un état de confusion parmi les hôteliers mais aussi le large public. Peut-on désormais prétendre à une chambre d’hôtel accompagné d’une femme sans devoir brandir l’acte de mariage? Plus d’une dizaine de jours plus tard, aucune réponse précise ne se dégage encore. Un célèbre opérateur et membre d’une instance représentative du secteur à Casablanca a affirmé à Maroc Hebdo, sous le sceau de l’anonymat, avoir reçu des directives de la part des autorités pour que le document en question ne soit plus demandé à l’accueil.


Même son de cloche chez d’autres hôteliers à Agadir, Marrakech ou encore Essaouira, qui ont reçu des consignes par téléphone ou après visite sur place de responsables de la police. Mais c’est loin d’être une règle générale puisque d’autres unités hôtelières de renom à Marrakech que nous avons contactées, nous ont fait comprendre que la condition de présentation de l’acte de mariage est toujours en vigueur, étant donné qu’aucun document officiel écrit n’a été émis pour valider cette décision. D’autres gérants tiennent le bâton du milieu, en répondant qu’ils ne demandent pas une preuve de mariage entre deux clients homme et femme, mais que ces derniers doivent avoir la même adresse postale sur leurs cartes d’identité nationale.


Flux supplémentaires
Qu’en est-il de l’argument économique? Encore une fois, deux visions s’opposent. Si de nombreux acteurs du tourisme et de l’hôtellerie se frottent déjà les mains en pensant aux flux supplémentaires qui se tournent habituellement vers les sites internet et applications de location d’appartements, beaucoup moins exigeants en termes de documents à fournir, notamment le fameux acte de mariage. Mais d’autres préfèrent tempérer avant d’adhérer à cette initiative. “J’ai mes propres convictions qui font que je suis pour le maintien de l’acte de mariage, et beaucoup d’autres sont comme moi, et je connais plein d’autres confrères qui sont du même avis”, nous confie un représentant des hôteliers dans la Région de Rabat-Salé-Kénitra. Et d’ajouter “Et puis les bénéfices ne seront pas aussi considérables que certains veulent nous faire croire. En tout cas je pense qu’il ne faut pas forcer les choses. Il faut laisser aux gérants et propriétaires la liberté de l’appliquer ou pas”.

Convictions progressistes
Mais pour le gouvernement, l’apport économique d’une telle décision n’est pas à omettre. Fatim-Zahra Ammor, ministre du Tourisme, avait annoncé déjà en juillet 2023 vouloir mettre fin à l’obligation de présenter l’acte de mariage, estimant qu’une telle condition porte préjudice au tourisme et pousse de nombreux Marocains à opter pour des destinations étrangères telles que la Turquie ou l’Europe. La ministre avait même dévoilé l’ouverture des négociations avec ses homologues de l’Intérieur et de la Justice afin de mettre un terme à cette restrcition.

Zoubir Bouhoute, consultant en tourisme et ancien directeur du Conseil provincial du tourisme de Ouarzazate reste quant à lui sceptique concernant les bienfaits d’une mesure pareille. “Tout d’abord, le manque de clarté quant à la mise à exécution ou non des propos d’Abdellatif Ouahbi ont installé un climat de confusion et de doute parmi les hôteliers. Et puis il faut dire que la question qu’il soulève-là est loin d’être une priorité”, explique-t-il à Maroc Hebdo. Selon notre interlocuteur, les chiffres du secteur touristique durant les quatre premiers mois de 2024 sont positifs, mais beaucoup de points restent à développer.

“Le Maroc a su développer ses liaisons low-cost, mais il y a un grand manque au niveau du transport aérien long courrier qu’il faut absolument combler le plus vite possible. La Royal Air Maroc prévoit ça dans sa vision 2037 mais cet horizon est trop loin alors qu’il faut agir le plus vite possible à ce niveau pour attirer plus de touristes des grands marchés lointains en Asie et dans les Amériques”, poursuit Zoubir Bouhoute ajoutant que l’autre priorité consister à doubler les capacités du pays pour atteindre 400 000 à 500 000 lits, et booster son empreinte numérique qui avait atteint un pic lors de la Coupe du monde 2022 mais qui a reculé depuis.

Face à ce tableau dressé par les professionnels et les experts du secteur touristique, l’argument purement économique est loin d’être totalement du côté d’Abdellatif Ouahbi. Reste à savoir s’il va continuer de s’accrocher à ses convictions progressistes jusqu’au bout, alors que les appels à l’évincer sur fond de la polémique autour l’acte de mariage dans les hôtels, mais aussi d’autres déclarations jugées offensantes dont il a été l’auteur le 28 mai au Parlement, reviennent en force.

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