Abdelilah Benkirane, ONE MAN SHOW

Abdelilah Benkirane - © Photo : AFP Abdelilah Benkirane - © Photo : AFP

Le Chef du gouvernement doit-il se cantonner constamment  derrière son paraître désinvolte; pêchant par excès de  légèreté? Ne doit-il pas mettre au placard son goût de  l’anecdote et son humour pas toujours heureux?

Le niveau d’une classe politique est d’abord  apprécié à l’aune de son langage et de la  véracité de son discours. C’est ce qui manque  le plus dans le débat actuel, au dedans et  au dehors du parlement. Si l’on en juge par  les toutes dernières actualités, ce débat est au ras des  pâquerettes.


Les partis de l’opposition, Istiqlal, USFP, UC et PAM, ont  tenu une réunion, le mardi 5 mai 2015. Un point ressort  du communiqué conjoint, la dénonciation vigoureuse  du “langage de bas étage” prêté à Abdelilah Benkirane.  De quoi s’agit-il? On en a eu effectivement une démonstration  dans ce sens, dont on aurait bien voulu faire  l’économie, avec l’intervention mensuelle du Chef du  gouvernement devant la Chambre des représentants,  le mardi 28 avril 2015.


Abdelilah Benkirane devait en principe répondre aux  questions des députés, particulièrement celles à caractère  social, vu la proximité de la fête du Travail, à  laquelle les principales centrales syndicales ont renoncé,  en signe de protestation contre la politique du gouvernement.  Le menu à l’ordre du jour était donc d’un grand  intérêt pour l’opinion publique et pas uniquement pour  les accros de la chose politique.


En lieu et place, on a eu un échange de formules insultantes  et d’insinuations puisées dans le plus trivial des  registres de grossièretés. Le propos était souvent en dessous  de la ceinture. De la vulgarité à l’état pur. On avait  du mal à croire qu’il s’agissait d’une enceinte législative.  La Haute autorité de la communication audiovisuelle  (HACA) serait bien inspirée de prévoir un signe particulier  sur les écrans de télévision pour éloigner les enfants  lors des retransmissions de ce genre. La séance a été levée avant que les points retenus n’aient été abordés.  Les partis de l’opposition ont rejeté la responsabilité de  la suspension de cette séance si attendue sur le Chef du  gouvernement et le président de la Chambre. La motion  est enregistrée dans les minutes du parlement; et  après? On n’est pas pour autant sorti de cette auberge  espagnole qui nous sert de parlement et que les dernières  législatives nous ont mis sur les bras.


Parcours atypique
Toujours est-il que Abdelilah Benkirane est au centre  de ce remue-ménage. Il constitue le point de mire de  toutes les attaques contre le gouvernement. Certes,  il y a du vrai dans cette personnification des critiques  et autres remontrances à l’égard de sa coalition. Une  chose est néanmoins sûre, Abdelilah Benkirane a son  caractère. Il a eu largement le temps et la latitude pour  en faire la démonstration tout au long de son parcours  atypique. Un bref rappel. Après avoir débuté sa carrière  à l’extrémité radicale de l’échelle islamiste, aux côtés  d’un certain Abdelkrim Moutii, de la Chabiba Islamia,  il s’en est séparé, sans trop de dégâts personnels. Une  première prouesse.


Il a alors contribué à la construction de ce qu’on appelle  l’islamisme politique modéré sous le parapluie protecteur  du Dr. Abdelkrim El Khatib. Prélude à l’actuel PJD,  dont il est co-fondateur et actuel secrétaire général.  La consécration gouvernementale arrivera de façon  impromptue, contrairement à toutes les autres étapes  de sa carrière. Elle semble même tombée du ciel,  comme un fruit mûr et totalement inédit dans l’histoire  du Maroc indépendant. Évidemment, cette exception  n’est pas du goût du large front de la classe politique classique, y compris des alliés de circonstance qui se  sont joints à lui… à reculons.


Voilà des péripéties qui sont de nature à forger un caractère  forcément particulier. Abdelilah Benkirane est plus  un militant sorti du rang qu’un érudit islamiste féru de  livres jaunes. Il a appris à affronter des situations à risque  et à se sortir de mauvaises passes. Il est combatif, avec  des convictions à fleur de peau; donc volontiers réactif  et passablement nerveux; ce qui doit réduire sa capacité  d’écoute.


Ceux qui l’ont côtoyé, sans être forcément de son camp  ou de son mode de pensée, reconnaissent en lui un  homme entier et sincère; ce qui n’est pas vraiment un  atout en politique. Mais, en même temps, Benkirane est  capable de s’imposer l’obligation de négocier certaines  positions qui semblent définitives; voire faire des concessions  à condition de ne pas être personnellement visé.  Surtout, de ne pas avoir le sentiment d’être le pantin  qu’on projette au devant de la scène et qu’on agite à  l’occasion, juste pour remplir une case qui n’a pas vocation  à être vacante, ou rien que pour amuser la galerie,  en attendant une nouvelle recette électorale. C’est, à  titre d’exemple, tout son problème avec le PAM, qu’il  accuse de lui tirer dessus par le flanc et dont il vient de  demander, encore une fois, la dissolution.


Ceci dit, et sans lui demander de se dépersonnaliser  ou de laisser ses convictions au vestiaire, Abdelilah  Benkirane, le Chef du gouvernement,  a-t-il le droit  de n’appeler qu’à son  caractère dans l’exercice  de sa fonction? Peut-il se  cantonner constamment  derrière ce paraître désinvolte;  pêchant, parfois, par  excès de légèreté, en toute circonstance; quitte à être  perçu pour ce qu’il n’est pas? Ne doit-il pas mettre au  placard son goût de l’anecdote (noukta) et son humour  pas toujours heureux, lorsqu’il est en représentation  politique? C’est tout le problème de Abelilah Benkirane;  mais aussi celui de l’opposition par rapport à lui; voire de  certaines voix discrètes de sa propre majorité.


Nivellement par le bas
L’opposition fait un tir groupé sur lui, et lui seul; dès lors  qu’il prête le flanc par ses réactions frontales. M. Benkirane  traite les chefs de l’opposition de tous les noms et  de toutes les épithètes; avec une mention particulière  pour Driss Lachgar, Hamid Chabat et, accessoirement,  Milouda Hazib, chef du groupe PAM à la première  Chambre, et celle par qui le scandale des allusions  sexistes de Benkirane est arrivé. Les concernés le lui  rendent en surmultiplié. Une surenchère qui devait produire,  fatalement, un nivellement par le bas du débat parlementaire. Au grand dam d’un public médusé et  dépité, dont il ne faudra plus s’étonner de la désaffection  par rapport à la politique et à son corollaire électoral. Ce  qui n’est pas fait, à coup sûr, pour servir et affermir une  démocratie en construction.


Conséquences inévitables
L’opposition, par la voix de l’USFP et sa commission  administrative, réunie le samedi 2 mai 2015, demande  la démission du gouvernement Benkirane et l’organisation  d’élections anticipées. C’est trop facile. Encore  faut-il faire tomber la majorité actuelle pour être dans les  normes du jeu démocratique; ce qui n’est pas forcément  acquis. Cette démarche donne à croire que l’opposition  tient Benkirane pour responsable de son échec aux législatives  de 2012. Même si celui-ci a été porté au pouvoir  par une conjoncture exceptionnelle, cette projection  psychologique du problème, sur l’autre, n’est ni un  faux-fuyant recevable, ni la bonne réponse. Chacun sait  ce que les deux principaux partis de l’opposition, l’USFP  et le PI, ont vécu en interne, depuis 2012. Des dissensions  à répétition, avec des conséquences inévitables sur l’état  d’esprit de leurs électorats et sur leurs scores électoraux.  Par ailleurs, il est également de notoriété publique que  Abdelilah Benkirane n’est pas le seul maître à bord de  son vaisseau gouvernemental. Lui-même a eu du mal à  l’intégrer, avant de commencer à le répéter à qui veut  l’entendre. Il est même  allé jusqu’à accuser des  membres de l’opposition  d’être en commerce politique  avec ce fameux et  hypothétique “gouvernement  de l’ombre” qui,  paraît-il, tire les ficelles et  cuisine les grandes orientations stratégiques du pays,  particulièrement au niveau économique. Quitte à ce  que le gouvernement à ciel ouvert endosse les décisions  et les ratifications avec leurs retombées sociales et leurs  retours d’impacts politiques.


Cette situation, supposée vraie, n’enlève rien à la responsabilité  directe et officielle de Abdelilah Benkirane.  Théoriquement, rien ne l’empêche de démissionner  pour motif de restriction ou même d’atteinte à ses prérogatives  constitutionnelles. Une perspective à oublier, car  il ne rendra pas son tablier. Il vient de le confirmer devant  son syndicat, l’UNTM, le vendredi 1er mai 2015; puis face  à l’Association des avocats Pjdistes, le 2 mai 2015. Ceux  qui comptaient sur cette improbable défection sont fixés.  Au lieu du “ôte-toi de là que je m’y mette”; Abdelilah  Benkirane répond par un “J’y suis, j’y reste”, envers et  contre tout. Une manière de dire à l’opposition: “vous  n’avez d’autre choix que de faire avec moi”.


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