Entretien avec Omar Kettani, économiste

Omar Kettani : "Le gouvernement Akhannouch se contente de gérer une économie fondée sur la rente"

Spécialiste de l’économie sociale, Omar Kettani a toujours été critique vis-à-vis des politiques publiques. Il l’est davantage avec le gouvernement actuel qui selon lui ne fait rien pour relancer la machine économique.


Le chef du gouvernement a reconnu l’incapacité de son gouvernement à résorber le chômage. Comment interprétez-vous une telle déclaration ?
Je ne suis pas étonné d’un tel aveu. C’est le contraire qui m’aurait étonné. Créer de l’emploi n’est pas une chose aisée d’abord, cela nécessite en plus des fonds, une volonté de créer et de partager des richesses. Cela nécessite un véritable Etat social et un gouvernement composé de personnalités qui ont de l’expertise dans ce domaine précis qui est celui de l’investissement social.

Or, le gouvernement est composé, en partie, d’hommes d’affaires dont le seul souci est de fructifier leur business. Ce qui est légitime quand on dirige son entreprise, mais illégitime quand on est responsable du destin d’un pays. Le chef du gouvernement a une culture d’entrepreneuriat. On ne peut pas lui demander de réfléchir autrement. Résultat, le Maroc a quelque trois millions de chômeurs dont un troisième million en raison de la crise du covid. Pour y faire face, on n’a pas de politique d’investissement social.

Que voulez-vous dire par investissement social ?
Il y a deux types d’investissement. Le premier, capitalistique, est tourné vers le gain ou la rentabilité, chose que le privé peut faire. Le second est l’investissement social dont la vocation principale est la création de l’emploi. Ce n’est pas un investissement à perte, contrairement à ce que pensent certains. C’est l’Etat qui est responsable de mener ce genre d’investissement, à travers ses propres moyens et à travers le tissu associatif de la société civile notamment.


Or, pour qu’une ONG se lance dans un projet d’investissement social, c’est la croix et la bannière notamment dans le milieu rural pour ne pas dire partout. L’Etat a lancé certains projets à caractère social, notamment la construction d’hôpitaux et voilà que l’idée de vendre ces infrastructures au privé commence à gagner du terrain. Cela veut dire que l’Etat ne joue pas son rôle de créateur d’emplois. Au contraire, tout ce que l’on voit depuis des décennies, c’est la prolifération de la rente, ni plus ni moins. Donc, le chef du gouvernement peut dire ce qu’il veut, il n’est pas en mesure de régler la question du chômage qui a atteint des sommets très inquiétants.

Mais dans son programme électoral, le chef du gouvernement avait pourtant fait de la lutte contre le chômage son principal cheval de bataille…
Entre la campagne électorale et la réalité du pouvoir, il y a un gap immense. Dans son programme gouvernemental, la majorité avait fixé des caps. Elle n’a tenu pratiquement aucune promesse d’ordre social. Ce n’est pas la faute du chef du gouvernement ou de tel ou tel autre ministre. Le problème réside plutôt dans la culture politique de nos élites, basée, en ce qui concerne l’économie, sur le capitalistique et non le social.

Qu’est-ce qu’un spécialiste comme vous peut-il proposer comme solution ?
J’ai toujours plaidé pour un véritable Etat social. Un Etat qui investit pour le bien-être des Marocains et qui crée de nouvelles richesses et de l’emploi, tout en dynamisant la chaine de consommation… Ensuite, l’Etat doit tout faire pour faciliter l’investissement social et non le bloquer. Il y a aussi des niches non exploitées. Pourquoi ne pas créer la banque des wakfs ? Cela permettra à coup sûr de valoriser les wakfs et créera des richesses.

Tout le monde sait que les wakfs sont une immense richesse mais sous-exploitée. Il y a aussi le fonds du haj, comme on en trouve en Malaisie, où les citoyens peuvent placer leurs économies et les fructifier jusqu’à pouvoir se payer les frais du haj. Ce fonds peut être une source de financement de milliers de projets… Le gouvernement actuel, comme d’ailleurs ceux qui l’ont précédé, se contente de gérer une économie fondée sur la rente, ni plus ni moins. Normal donc qu’on ne lance pas de projets de nature à créer de l’emploi...

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