Omar El Kettani: "Les remarques du FMI sur le nouveau modèle de développement sont viables, mais..."

Interview de Omar Kettani, économiste et professeur universitaire

Dans son dernier rapport, le FMI a salué les efforts du Maroc dans la mise en place de réformes structurelles dans le cadre du nouveau modèle de développement, mais doute de la faisabilité des objectifs fixés et des impacts attendus. Qu’en pensez-vous?
Le Fonds monétaire international (FMI) ne déroge pas au cadre classique de ses rapports, en évoquant encore une fois un souci majeur qu’est le souci financier. Il a eu une remarque sur la difficulté de mettre en place la réforme du nouveau modèle de développement. Dans son rapport, il dit qu’il est difficile de réaliser le taux de croissance espéré du nouveau modèle de développement, qui est de 7%. D’abord, souligne-t-il, faute de financement. En effet, dans le rapport sur le nouveau modèle de développement, on ne dit pas d’où viendrait l’argent. On voudrait savoir si le gouvernement mise sur un renchérissement des impôts ou sur le recours encore plus à la dette et à la privatisation risquée d’un secteur stratégique qu’est celui des phosphates.

Dans la deuxième partie du rapport, il est dit que les solutions à caractère financier proposées sont les suivantes: taxer le patrimoine, taxer l’héritage... Je voudrais m’arrêter brièvement sur ce point, taxer l’héritage est une remise en question du principe religieux de l’héritage. D’abord, un chiffre important cité, c’est que la dette publique atteindra, en 2026, 95% du PIB. Ce qui veut dire qu’on a dépassé de loin le seuil tolérable de 60% du PIB et que nous sommes en train d’atteindre les 100%, ce qui veut dire que pour retrouver la valeur du PIB, avec un taux de croissance annuel de 3%, il faudra attendre une quinzaine d’années au moins.

En dehors du constat, les recommandations du FMI sont-elles réalistes?
Il y a des propositions du FMI qui me gênent beaucoup parce qu’il commet les mêmes erreurs en proposant beaucoup de choses en même temps (rationaliser les dépenses publiques, réforme de la fonction publique, réduire la dette, la qualité du capital humain, les réformes des marchés publics, la gouvernance, la qualité du cadre réglementaire…) alors qu’il aurait pu se focaliser sur deux propositions majeures: le déficit de formation et l’analphabétisme, qui rendent une partie de la population improductive et la corruption. Si on s’attelle à combattre ces deux fléaux, tout le reste suivra. Certes, l’analphabétisme touche particulièrement les femmes (83% des femmes sont analphabètes dans la campagne). Mais ce problème de la formation touche aussi bien les femmes que les hommes.

En outre, l’efficience du gouvernement, la qualité du cadre réglementaire… tout cela est lié à la corruption et au bon ou mauvais fonctionnement de l’administration. Donc, quand on combat en réalité la corruption, on améliore la gouvernance et l’efficacité du gouvernement. Au lieu de noyer le poisson dans l’eau, il y a deux choses sur lesquelles il faut agir: d’une part, la formation et l’éducation particulièrement dans le milieu rural et notamment chez les femmes, et, d’autre part, la lutte contre la corruption. N’importe quel modèle de développement ne peut se révéler efficace s’il ne se focalise pas autour de la lutte contre l’analphabétisme et la corruption. C’est ce qui me permet d’avancer que notre nouveau modèle de développement n’était pas basé sur un bon diagnostic.

Qu’a-t-on raté dans le diagnostic préalable à l’élaboration du nouveau modèle de développement?
Le nouveau modèle de développement a souligné tout bonnement que l’ancien modèle avait atteint ses limites. Cela veut dire quoi? Pourquoi? Personne ne nous a donné une réponse claire. Le véritable diagnostic, c’est que la croissance au Maroc est liée à la pluviométrie et pourtant, le secteur agricole ne représente que 13% du PIB. Tout simplement parce que 40% de la population vivent dans la zone rurale et que toutes les politiques publiques qui ont été mises en oeuvre jusquelà dans les zones rurales ont été menées pur réformer l’agriculture, non pas pour réformer ou élever le niveau de la zone rurale.

Quand il n’y a pas suffisamment de pluie, il n’y a pas suffisamment de revenus et par conséquent de dépenses et partant, il n’y a pas d’activités économiques en général parce que 40% de la population ont un impact direct ou indirect sur le reste de la population. Si nous n’agissons pas sur cette population rurale qui ne participe pas à la croissance, il est impossible de réaliser un taux de croissance de 6 ou 7%. Il faut aussi que l’administration soit productive et pour qu’elle le soit il faut lutter contre la corruption mais le texte du rapport sur le nouveau modèle du développement a tout fait pour éviter de gêner le gouvernement en utilisant des termes tels que la réforme de la fonction publique. Et puisque, malgré qu’on investit 30 ou 35% du PIB, on n’arrive pas à réaliser 6 ou 7% de croissance -au moment où des pays asiatiques (Malaisie, Corée du Sud…) y arrivent avec les mêmes taux d’investissement- c’est parce qu’on ne veut pas s’attaquer aux deux freins majeurs: la corruption et le niveau bas d’éducation de la population puisque moins on est éduqué moins on est productif. La corruption est la rente de l’Etat, la rente du secteur privé, la rente du secteur étranger… et maintenant, elle devient la rente des ménages pauvres.

Est-ce à dire que les analystes du FMI avaient raison sur toute la ligne?
Ils ont raison mais ils ont saupoudré un peu les réformes. Comment? Quand ils parlent de l’éducation des femmes, pour moi, c’est toute la société qui doit être éduquée car le taux d’analphabétisme chez les hommes est de 66%. Je ne comprends pas pourquoi ils veulent toujours user du raisonnement du genre, à tout va. On n’a pas d’universités, des classes de secondaire, des structures de formation, des hôpitaux… dans la campagne. C’est dire que toute la zone rurale est abandonnée et négligée. Tant que 40% de la population sont en dehors de l’intégration économique et sociale, tout ce que produit la ville se perd dans la campagne.

Dans un modèle de développement, il faut dire sur quoi il faut insister ou investir le plus. Dans le rapport, on propose dix à quinze solutions. En économie, il y a ce qu’on appelle l’effet de levier qui a un impact sur différents secteurs. En principe, on doit dire si cet effet de levier s’appuie sur la qualité des ressources humaines, par exemple, ou sur la lutte contre la corruption. Dans le nouveau modèle de développement, les recommandations sont nombreuses mais ne touchent pas à l’essentiel. Le paradoxe au Maroc, c’est que l’investissement public domine l’investissement privé mais son rendement est faible. Et on continue à se demander pourquoi. Pourtant, la réponse est toute simple. Dans les marchés publics (appels d’offres), on surévalue d’un tiers la facture des projets. Par conséquent, le rendement est diminué d’un tiers et, par ricochet, le taux de croissance perd un tiers de sa valeur réelle. Il va falloir endiguer ces pratiques avant toute autre chose.