Officialisation de l'Amazigh: Quelques avancées, mais très peu

Il y a presque une décennie que l’amazigh compte au côté de l’arabe au titre de langue officielle du Maroc. Mais, en pratique, on est encore loin du compte, faute de véritable volonté politique de la part des gouvernements PJD qui se sont succédé ces neuf dernières années.

C’est donc à chaque fois à l’approche des élections que le Parti de la justice et du développement (PJD) semble comme par miracle se rappeler au souvenir de la question amazighe. Car cinq ans après avoir laissé les derniers mètres avant les législatives du 7 octobre 2016 pour sortir des cartons le projet de loi organique devant préciser les modalités d’officialisation de l’amazigh, voilà que c’est à quelques mois seulement du scrutin à venir que la formation islamiste s’est enfin décidée à faire un tant soit peu encore avancer le schmilblick en actant la naissance, le 20 avril 2021, du plan gouvernemental intégré pour la mise en oeuvre de cette officialisation.

Adopté au cours d’une réunion de la commission interministérielle permanente ad hoc mise en place en août 2017, quelques mois après son investiture, par le gouvernement Saâd Eddine El Othmani, ce plan “constitue” selon le chef de l’Exécutif, qui a présidé ladite réunion, “une feuille de route claire et harmonieuse pour tous les départements gouvernementaux dans les années à venir” et “permettra également de définir les programmes prioritaires sur lesquels il faudra travailler, au niveaux législatif, organisationnel et pratique”.

Plan ambitieux
Concrètement, le plan voit l’institution de quatre commissions thématiques spécialisées, à savoir la commission de suivi, la commission des questions juridiques, la commission des affaires administratives et financières et la commission du système d’éducation, de formation et de recherche scientifique, et à en croire M. El Othmani il doit bénéficier de l’implication de l’ensemble des départements concernés ainsi que des instances constitutionnelles que sont notamment le Conseil supérieur de l’éducation, de la formation et de la recherche scientifique (CSEFRS) et le Conseil national des langues et de la culture marocaine aux plans de la mise en oeuvre, de la mobilisation, du suivi, de l’évaluation et des perspectives.

Egalement présent à la réunion, le ministre de la Culture, Othman El Ferdaous, s’est pour sa part attardé sur les actions et les mesures programmées dans les domaines de l’éducation, de la législation, du contentieux, des médias et de la communication et de la créativité culturelle et artistique de même qu’au niveau des administrations et des espaces publics.

Ambitieux plan dont il semble donc, en apparence, s’agir, bien qu’en raison du contexte électoral spécifié plus haut on puisse douter des bonnes intentions du gouvernement El Othmani. Car ledit gouvernement avait quatre ans devant lui pour justement installer par exemple les commissions suscitées, mais il ne l’a pas fait. Tout comme il n’a rien fait pour généraliser l’utilisation de l’amazigh, en donnant notamment la possibilité à davantage d’élèves de l’apprendre. Or du propre aveu de M. El Othmani, le nombre de ces élèves reste limité à quelque 500.000 par an, sur une population totale d’environ 4,5 millions.

Le ministre de l’Éducation nationale, Saaid Amzazi, s’est certes engagé, au cours de la réunion du 20 avril de la commission interministérielle permanente, à ce que son département recrute une moyenne annuelle de 400 enseignants de la langue, contrairement à 200 seulement actuellement, de sorte que le Maroc dispose, à l’horizon 2030, d’un effectif total de 5.000 enseignants. Mais selon les estimations des observateurs, cela reste 20 fois moins que le nombre normalement nécessaire. Cinq mille enseignants, c’est en effet à peine suffisant pour couvrir le premier niveau du primaire.

Respect de l’égalité
Mais il n’y a pas que l’enseignement: à l’issue de la visite de huit jours qu’elle avait effectuée en décembre 2018 au Maroc, la rapporteuse spéciale des Nations unies sur les formes contemporaines de racisme, de discrimination raciale, de xénophobie et de l’intolérance, E. Tendayi Achiume, avait également fait mention de “l’accès à l’emploi et aux services de santé, le droit foncier et la liberté d’opinion et d’expression, de réunion pacifique et d’association”, dans la mesure où à ce niveau également les amazighophones se trouvaient faire l’objet de la part des autorités marocaines de “discrimination raciale”.

Il faut dire que la concernée avait notamment relevé que “dans certaines régions du pays, la prédominance des langues arabe et française en l’absence de services linguistiques amazighs adéquats (...) demeurait un obstacle à un accès égal et effectif à la justice pour les locuteurs de cette langue”, de même que “ceux qui ne maîtrisaient pas l’arabe et ceux qui vivaient dans des zones rurales rencontraient des difficultés en matière d’égalité d’accès à l’emploi et aux services de santé”. “Le respect de l’égalité de statut de tous dans le Royaume exige la prise de mesures nécessaires pour protéger les droits culturels et socio-économiques de toutes les communautés,” avait souligné Mme. Achiume.

Cette dernière avait notamment recommandé aux autorités marocaines d’adopter “sans délai” la loi organique sur l’amazigh, ce qui fut effectivement fait par le parlement fin juillet 2019, mais on voit donc que c’est pratiquement deux ans plus tard seulement que les choses commencent à peine à bouger. Et encore. “L’égalité entre tous les Marocains telle que garantie dans la Constitution doit être assurée dans les faits,” avertissait pourtant Mme. Achiume, après avoir pris note du gap entre, d’un côté, les “importants engagements constitutionnels, législatifs et politiques de la part du gouvernement”, et de l’autre la réalité du terrain.

À titre personnel, M. El Othmani ne semble pas vraiment réfractaire à l’officialisation de l’amazigh, étant lui-même originaire d’une famille amazighophone du Souss et revendiquant notamment sur les réseaux sociaux son amazighité, mais cela ne semble pas le cas pour son parti du PJD, pour qui la cause amazighe donne l’impression de représenter un complot contre l’arabe, “langue sacrée du Coran”, comme plusieurs de ses dirigeants aiment à l’envi à rappeler.

Dans ce sens on peut rappeler l’initiative de mars 2014 du groupe de la justice et du développement de soumettre à la Chambre des représentants une proposition de loi, n’ayant jamais ceci dit été depuis lors suivie d’effet, voulant soi-disant protéger l’arabe, en prévoyant carrément des amendes pouvant aller jusqu’à 50.000 dirhams. L’ancien Chef du gouvernement et prédécesseur de M. El Othmani au poste de secrétaire général du PJD, Abdelilah Benkirane, même s’il rejetait tout racisme de sa part, s’est rendu en diverses occasions coupable de sorties amazighophobes, notamment lorsqu’il avait comparé au cours de la campagne pour les législatives du 25 novembre 2011 le tifinagh, le caractère amazigh, de chinois, ou en taxant les Soussis, en janvier 2016, de gens pingres.

Pour sa part, le roi Mohammed VI avait, dans son discours d’ouverture du parlement d’octobre 2015, fustigé les “surenchères politiques” auxquelles d’aucuns pouvaient céder en citant notamment le projet de loi organique sur l’amazigh et avait appelé à “faire prévaloir l’esprit de consensus constructif”. “Il faut garder à l’esprit que la langue arabe et la langue amazighe ont toujours été un facteur d’unité, et qu’elles ne seront jamais un motif d’antagonisme ou de division,” avait-il mis en exergue.