Les nouveaux milliards des gigafactories


Cérémonie de signature d’un Mémorandum d’entente entre l’Etat marocain
et le groupe sino-européen Gotion. Rabat, le 31 mai 2023.


Dans les quatre ans, le Maroc pourrait bien devenir un des nouveaux géants de la batterie pour véhicules électriques. Révélations sur la nouvelle ambition industrielle du Royaume.

“C’est un chantier s t ratégique”. Telle a été la justification donnée par le ministère de l’Industrie à Maroc Hebdo pour légitimer son choix de ne pas se prononcer sur les annonces faites au cours des derniers mois par différentes parties intéressées, y compris le ministre Ryad Mezzour lui-même, au sujet de la construction d’usines de batteries de véhicules électriques au Maroc. Et le département de tutelle n’est pas le seul à se murer dans le silence. De toutes les entreprises concernées, à peine avons-nous obtenu une clarification de la part de LG Energy Solution, dont la presse avait rapporté début avril 2023 qu’elle comptait commencer à se procurer de l’hydroxyde de lithium, nécessaire pour la fabrication des batteries dites “lithium ion”, auprès du Chinois Yahua à partir du Royaume. “Nous avons signé un mémorandum d’entente avec Yahua, pas un accord de joint-venture,” nous a indiqué l’équipe des relations médias de l’entreprise sud-coréenne en réponse à certaines allégations qui avaient été faites.

Stockage d’énergie
C’est donc par des moyens détournés que nous avons dû procéder pour essayer de démêler l’écheveau et déterminer ce qui est exactement en train de se tramer. Après, ce sera aux différents acteurs de, s’ils le veulent, réagir et mettre les points sur les i, voire démentir. Ce qui est en tout cas certain, c’est que le Maroc semble bien en passe de construire la première “gigafactory”, ou giga-usine, du continent: par ce terme, que l’on doit à l’homme d’affaires et propriétaire du constructeur américain Tesla, Elon Musk, on désigne les usines de batteries qui sont en mesure de produire chaque année plusieurs milliards de watt-heures, ou gigawatt-heures (GWh) -d’où l’appellation gigafactory-, sachant que 1 GWh correspond à la capacité de 10.000 à 30.000 batteries de véhicules électriques. À ce propos, le gouvernement Aziz Akhannouch avait signé, lors du salon Gitex Africa le 1er juin 2023 dans la ville de Marrakech, un mémorandum d’entente avec l’entreprise chinoise Gotion High-Tech, fournisseur entre autres du constructeur allemand Volkswagen -qui en est depuis décembre 2021 l’actionnaire majoritaire- en vue d’atteindre jusqu’à 100 GWh par an au niveau de la commune de Bouknadel, dans la région de Rabat-Salé-Kénitra.

Leader mondial
Selon ce qu’avait détaillé un communiqué conjoint, Gotion High-Tech prévoit même de mettre en place, sur dix ans, tout un écosystème, qui doit pendant ce laps de temps permettre de créer 10.000 emplois. Si tous vont de l’avant et qu’une convention d’investissements est conclue, quelque 65 milliards de dirhams (MMDH) devraient être mis sur la table à l’horizon 2030. Mais à en croire le président de Gotion High-Tech, Li Zhen, présent au moment de la signature -de même que, côté marocain, M. Akhannouch et le ministre délégué chargé de l’Investissement, Mohcine Jazouli-, on avancerait bon train dans cette perspective, dans la mesure où la compagnie serait, en parallèle, en train de ficeler tout “un projet d’investissement sur des solutions de stockage d’énergie”, et ce, selon ses dires tels que rapportés par l’agence Maghreb arabe presse (MAP), en vue notamment de “fournir de l’énergie verte à l’ensemble de la population et à contribuer au développement économique du Maroc”. Quoiqu’il en soit, le projet de Gotion High-Tech ne serait pas le seul relatif à la fabrication de batteries de véhicules électriques qui se trouverait actuellement en discussion.

Prenant part, le 11 avril 2023 dans la ville de Casablanca, à un ftour-débat organisé par l’Alliance des économistes istiqlaliens (AEI) sur le thème du “Maroc face à la crise internationale en cours”, M. Mezzour avait évoqué deux projets de gigafactories, un premier à six milliards d’euros, et un deuxième à quatre milliards d’euros. Si l’on fait la conversion, on pourrait en déduire que c’est celui de Gotion High-Tech qui serait à six milliards d’euros, mais cela impliquerait que les négociations étaient déjà en cours à l’époque, ce qui n’est pas vraiment acté. S’exprimant sous le sceau de l’anonymat, des observateurs joints par nos soins ne sont ainsi pas loin de penser que ce ne serait en fait que lors du roadshow opéré à partir du 17 avril 2023 par M. Jazouli en Chine -où, aux côtés de l’Agence marocaine de développement des investissements et des exportations (AMDIE), il avait pris part au salon Auto Shanghai- que le premier contact concret aurait été noué.

Ce qui ferait qu’il y aurait donc en ce moment au moins trois projets de gigafactories qui seraient dans le pipe, à supposer que les deux dont avaient fait mention M. Mezzour n’aient pas été, entre-temps, abandonnés. Mais d’aucuns insistent aussi que le ministre ne serait en fait pas vraiment dans la confidence à la base, sur décision concertée de M. Jazouli et du directeur général de l’AMDIE, Ali Seddiki. En cause, la décision unilatérale prise le 22 juillet 2022 par M. Mezzour -comme lui-même l’avait confirmé dans une interview publiée le 10 août 2022 par le journal électronique Médias24- de révéler à certains médias lors de l’U.S.-Africa Business Summit qu’accueillait alors Marrakech que le Maroc était “en discussion et en négociation avec quatre à cinq opérateurs” en vue d’“installer une gigafactory (...) d’ici la fin de l’année (2022, ndlr)”. Si M. Mezzour avait par la suite plaidé que “c’est un choix assumé dans le cadre d’une stratégie volontariste pour pouvoir installer cette gigafactory au Maroc, qui est essentielle dans l’écosystème automobile”, cela aurait néanmoins eu le don d’irriter MM. Jazouli et Seddiki, qui auraient considéré qu’ils se faisaient tirer le tapis sous les pieds, et, surtout, cela a peutêtre coûté au Maroc un contrat avec le leader mondial CALB (36% de parts de marché selon les derniers chiffres disponibles et fournisseur notamment de Tesla).


Présentation à SM le Roi d’un modèle de la 1-ere marque automobile grand public marocaine.
le 15 mai 2023.


Émulation positive
Car c’est après avoir appris l’existence des tractations avec les autorités marocaines que la Hongrie aurait, pour ne pas se voir doublée, commencé à faire des mains et des pieds pour attirer CALB, ce qu’elle avait quoiqu’il en soit réussi puisque l’entreprise chinoise avait annoncé le 16 août 2022 un plan d’investissement de 7,34 milliards d’euros dans une gigafactory dans la ville de Debrecen. Questionné par Médias24, M. Mezzour avait en tout cas reconnu l’existence de “quelques frottements”, mais il avait dit y voir “une émulation positive qui est bénéfique pour faire avancer les sujets”.

Il faut toutefois dire qu’à ce jeu, c’est M. Jazouli qui semble pour l’heure avoir le plus la main: c’est lui qu’on a donc retrouvé aux manettes pour le mémorandum avec Gotion High-Tech, mais dans les milieux économiques on parle aussi depuis fin avril 2023 d’un accord de principe avec BTR New Material, entreprise également chinoise spécialisée dans la fabrication de cathodes et d’anodes pour les batteries lithium-ion (pour faire court, les cathodes sont des matériaux qui servent à stocker l’énergie de la batterie lorsqu’elle se charge, tandis que les anodes jouent un rôle dans le processus de charge et de décharge). Cet accord aurait été signé lors du roadshow de M. Jazouli en Chine, et dans ce cadre on peut très bien imaginer BTR New Material fournir les cathodes et les anodes pour les batteries que produiraient Gotion High-Tech à Bouknadel ou tout autre fabricant qui s’installerait au Maroc.


Accord de principe
Mais il faudra maintenant attendre que les autorités se décident à communiquer dessus pour en savoir plus. Autre projet en relation avec la fabrication de batteries pour les véhicules électriques sur lequel personne ne pipe encore mot: celui de la holding Al-Mada avec CNGR Advanced Material, dont il est peut-être inutile de préciser que son siège social se trouve en Chine. Ce que l’on croit savoir, c’est qu’Al-Mada fournirait, via sa filiale minière Managem, du cobalt à CNGR Advanced Material, dont justement les principaux produits ont recours à cet élément chimique très courru pour améliorer la performance et la durabilité des batteries, en particulier les batteries lithiumion.

Et ce partenariat viendrait en fait se greffer, comme l’assurent différentes sources médiatiques, à l’écosystème de Gotion High-Tech. Ce ne serait, soit dit en passant, pas la première fois qu’Al-Mada s’allierait à des entreprises actives dans le secteur des batteries pour les véhicules électriques, puisque l’on sait que depuis juillet 2020 Managem livre du cobalt au constructeur allemand BMW, et ce dans le cadre d’un contrat de cinq ans portant sur 100 millions d’euros, suite à quoi ce sera éventuellement au tour du Français Renault de bénéficier pendant sept ans jusqu’en 2032, au titre du mémorandum d’entente qui avait été signé le 1er juin 2022, de ces ressources cobaltiques à raison de 5.000 tonnes de sulfate de cobalt par an.

Transition énergétique
En outre, Managem avait également contracté, le 25 janvier 2022 avec le Suisse Glencore, un partenariat stratégique en vue de produire au niveau de la raffinerie de la Compagnie de Tifnout Tiranimine (CTT) à Guemassa, commune de la province de Chichaoua située à 37km de Marrakech, 1.200 tonnes de cobalt pendant cinq ans à partir de matériaux de batteries recyclées. “Au cours de la prochaine décennie, la demande de cobalt devrait augmenter considérablement sous l’impulsion de la transition énergétique verte, la plupart des acteurs de la chaîne cherchant à garantir des matériaux d’origine durable,” avait alors déclaré le président-directeur général de Managem, Imad Toumi, dans des propos relayés par un communiqué de la compagnie.

Mais Al-Mada pourrait également être tenté d’investir directement dans la fabrication de batteries; en tout cas, c’est la conclusion que d’aucuns avaient tirée suite à un article publié le 1er juin 2023 par Médias24, qui, citant une “source sûre”, avait précisé que “si le projet se concrétise, les batteries produites seraient destinées au marché européen”. Avec, d’une part, les avantages dont dispose le Maroc, et d’autre part, la demande croissante pour les véhicules électriques -qui devrait atteindre les 244 millions d’unités dans le monde d’ici 2030-, il y a de toute façon de la place. “Un des principaux attraits du Maroc pour les fabricants de batteries pour véhicules électriques -destinés à l’Europe et à l’Amérique du Nord- réside dans sa position en tant que pôle des énergies renouvelables au sein de la région MENA, ce qui sera une nécessité pour les batteries destinées aux marchés développés, alors que les émissions de la chaîne d’approvisionnement sont scrutées et que des politiques telles que les «passeports de batterie» sont mises en place,” nous déclare Joshua Cobb, analyste sénior au sein du cabinet américain de recherche sur les risques et l’industrie BMI Research.

“Outre la production de batteries et de véhicules électriques, nous pensons que le Maroc pourrait faire partie de la chaîne d’approvisionnement circulaire des constructeurs automobiles, dans laquelle les batteries et d’autres matériaux sont recyclés pour être réintégrés dans le processus de production.” Le 31 août 2022, une note de BMI ayant largement circulé dans les médias internationaux avait estimé que le Maroc était “sur le point de devenir le centre régional de fabrication de véhicules électriques au sein de la région MENA”. Il avait notamment cité son industrie automobile déjà performante, qui produit désormais chaque année pas moins de 700.000 véhicules et, espère-t-on d’ici 2025, le chiffre d’un million -dont d’ailleurs trois modèles de véhicules électriques, à savoir la Citroën Ami, l’Opel Rock-e et, on le sait désormais depuis ce 4 juillet 2023, bientôt la Fiat Topolino. Mais BMI avait également souligné le fait que le Maroc dispose des onzièmes réserves mondiales connues de cobalt.

Droit d’importation
Quant au lithium, si, officiellement, il n’en a pas -bien que certains médias aient rapporté, début mai 2022, des découvertes dans le Sahara marocain, jamais confirmées depuis lors par les autorités-, il est toujours susceptible d’en importer; cela n’a d’ailleurs pas refroidi, comme on l’a vu, LG Energy Solution et Yahua pour leur projet d’hydroxyde de lithium. A ce propos, le Maroc avait, dans le cadre de la loi de finances 2022, procédé à réduire de 40 à 17,5% le droit d’importation sur les cellules de lithium. Mais s’il est un composé qui attire désormais de plus en plus les fabricants de batteries, c’est… le phosphate. Comme on le sait, c’est au Maroc que l’on en trouve les premières réserves mondiales, et il s’avère que pour parer à l’augmentation des prix d’autres matériaux, comme justement le cobalt -qui coûtait 68 dollars le kilo en 2022, pour une besoin minimal de 5kg par batterie-, l’association lithium-fer-phosphate devient de plus en plus commune -et notamment fortement encouragée depuis octobre 2021 par Tesla. Elle donne lieu à ce qu’on appelle les batteries LFP, dont le gros désavantage est qu’elles n’offrent toutefois pas le même degré d’autonomie que les batteries NCA (nickel-cobalt-aluminium) et NMC (nickel-manganèse-cobalt). En gros, le lithium, le fer et le phosphate sont combinés par une réaction chimique à des températures élevées pour former un produit final sous forme de poudre ou de matériau solide pour être utilisés comme cathode.

Guangzhou Tinci Materials Technology, un important fournisseur chinois d’électrolytes -le liquide qui aide à transporter l’électricité entre les différents composants de la batterie- pour les batteries au lithium, a justement motivé son futur investissement de 280 millions de dollars au Maroc, annoncé le 28 juin 2023, par le fait que le Royaume “dispose de ressources abondantes en phosphate”; ce qui témoigne de la confiance des opérateurs dans la place prépondérante que sont appelées à connaître les batteries LFP (30% de parts de marché en 2022, contre 60% pour les batteries NMC et 8% pour les batteries NCA). Présenté le 3 décembre 2022 au roi Mohammed VI au palais royal de Rabat, le programme d’investissement vert 2023- 2027 du groupe OCP prévoit, soit dit en passant, une production de 20.000 tonnes de fluor et de 30.000 tonnes de produits intermédiaires pour les batteries lithium-fer-phosphate. Au vu des annonces qui se multiplient, cela va-t-il toutefois bien suffire pour le “chantier stratégique”?.

Articles similaires