Crise Maroc-Tunisie : le nouveau pacte algéro-tunisien

L’avenir du Maroc se joue sans doute aujourd’hui davantage au Sud, vers l’Afrique de l’Ouest que dans un Est résolument et irrémédiablement hostile.

Ce n’est certainement pas à la Tunisie que le roi Mohammed VI pensait quand, dans son dernier discours de la Révolution du Roi et du peuple du 20 août 2022, il a souligné que “s’agissant de certains pays comptant parmi nos partenaires, traditionnels ou nouveaux, dont les positions sur l’affaire du Sahara sont ambiguës, nous attendons qu’ils clarifient et revoient le fond de leur positionnement, d’une manière qui ne prête à aucune équivoque”. Mais cela aurait bien pu être le cas, quoique d’équivoque, l’accueil réservé six jours plus tard par le président tunisien, Kaïs Saïed, au secrétaire général du mouvement séparatiste du Front Polisario, Brahim Ghali, n’en laisse pas: le pays du jasmin a désormais bel et bien basculé du côté de l’Algérie dans sa croisade contre l’intégrité territoriale du Royaume.

Du côté de Tunis, on a, certes, essayé d’expliquer que c’est dans le cadre de la Conférence internationale de Tokyo pour le développement en Afrique (TICAD), qui réunit régulièrement les pays africains et le Japon, que M. Ghali s’était trouvé sur le sol tunisien, après que la soi-disant “République arabe sahraouie démocratique” (RASD), qu’il “préside”, eut prétendument été conviée par l’Union africaine (UA), dont l’entité polisarienne est effectivement membre.

Faisant part de “son grand étonnement”, le ministère des Affaires étrangères tunisien a ainsi plaidé, par le biais d’un communiqué, la “mésinterprétation”. Mais comme l’a rappelé un autre communiqué, celui-là du ministère des Affaires étrangères marocain, qui n’a, soit dit en passant, pas manqué de fustiger un “acte hostile et profondément inamical”, la TICAD “ne constitue pas une réunion de l’Union africaine, mais un cadre de partenariat entre le Japon et les pays africains avec lesquels il entretient des relations diplomatiques” et “fait, ainsi, partie des partenariats africains, comme il en existe avec la Chine, l’Inde, la Russie, la Turquie ou encore les États-Unis, et qui ne sont ouverts qu’aux États africains reconnus par le partenaire”.

“En conséquence, les règles de l’Union africaine et son cadre de travail, que le Maroc respecte entièrement, ne s’appliquent pas en l’occurrence,” a-t-il conclu. Pris dans un étau financier qui a fait de son pays un des plus mauvais élèves des institutions internationales dans la région -le Fonds monétaire international (FMI) est toujours plus que réticent à lui octroyer 4 milliards de dollars que le gouvernement tunisien avait sollicités auprès de lui début mai 2021-, M. Saïed a, en l’espèce, réalisé un des vieux rêves de la junte algérienne: mettre au pas la Tunisie et en faire une simple officine de son agenda diplomatique, comme c’est à l’évidence également l’objectif recherché à travers l’établissement de la soi-disant “RASD”.

En tout cas, on comprend mieux que dans son laïus d’une vingtaine de minutes devant le secrétaire d’État américain, Antony Blinken, qu’il avait reçu le 30 mars 2022 au palais d’El-Mouradia, le président algérien, Abdelmadjid Tebboune, ait confié que de tous les pays voisins du sien, ce n’était qu’avec la Tunisie que l’Algérie avait “des relations très étroites et des similitudes dans de nombreux domaines”: quand on connaît les méthodes soviétisantes du régime algérien, il fallait bien évidemment y comprendre un alignement pur et simple de la Tunisie. A M. Saïed, M. Tebboune aurait d’ailleurs promis un prêt sans conditions de 200 millions de dollars, qui viendraient s’ajouter aux 300 millions qu’il avait lui-même apportés lors de sa visite de la mi-décembre 2021.

Au fond de sa tombe dans le mausolée qui porte son nom dans sa ville natale de Monastir, l’ancien président et père de l’indépendance tunisienne, Habib Bourguiba, doit, en tout état de cause, sans doute se retourner, lui dont une des principales oeuvres de sa vie avait été de faire de la Tunisie la Suisse maghrébine: aussi bien le Maroc, qui l’avait vu être le principal soutien africain à la proclamation de la République islamique de Mauritanie, que l’Algérie, qui n’a jamais goûté son appui à la récupération par le Royaume de son Sahara, l’avaient, à différents moments, appris à leurs dépens.

Encore plus dur à avaler que M. Saïed s’était attiré la sympathie de nombreux Maghrébins, y compris Marocains lors de sa campagne de 2019 par sa volonté de “faire revivre l’Union du Maghreb arabe (UMA)” -il avait notamment appelé à la mise en place d’une commission maghrébine pour régler le différend “algéro-marocain” sur la question du Sahara marocain et reconnaissait donc implicitement son caractère régional-, ce coup de Jarnac est peut-être nécessaire pour se rappeler que l’avenir du Maroc se joue sans doute aujourd’hui davantage au Sud, vers l’Afrique de l’Ouest, dont dix des quinze pays lui reconnaissent d’ailleurs sa souveraineté sur son Sahara, que dans un Est résolument et irrémédiablement hostile...