Le nouveau modèle de développement ne fait pas l’unanimité

UN RENDU PEU AUDACIEUX

Alors que quasiment tous les partis politiques n’ont émis aucune critique sur le rendu de la Commission spéciale sur le modèle du développement, des associations se sont fendues de réquisitoires sans concession contre un rapport «qui manque d’audace et qui est marqué par l’autocensure», selon ces associations.

Le rapport de la Commission spéciale sur le modèle du développement a fait couler beaucoup d’encre depuis sa publication il y a deux semaines. Si la plupart des réactions, notamment celles des partis politiques, ont été très positives saluant un travail «complet, courageux et visionnaire», d’autres voix se sont élevées pour exprimer leur déception.

L’un des premiers politiciens, pour ne pas dire le seul, à critiquer le contenu du rapport est Omar El Hyani, élu de la Fédération de la gauche démocratique (FGD) au Conseil de la ville de Rabat. «Il s’agit d’un rapport avec un diagnostic connu, des remèdes sympathiques, mais souvent homéopathiques, et un sort tout tracé, à l’image du rapport du Cinquantenaire, soit une consommation médiatique intense pendant quelques jours et application sélective des recommandations, en fonction des intérêts du moment. Et rendez-vous au prochain rapport», ironise M. El Hyani.

Selon lui, la Commission spéciale sur le modèle du développement (CSMD) a occulté plusieurs problématiques qui minent le Maroc depuis des décennies comme la rente et le système politique. Un manque d’audace relevé par plusieurs observateurs et associations. Pourtant, le roi Mohammed VI avait appelé la CSMD, lors de son discours à l’occasion de la Fête du Trône le 31 juillet 2019, à faire preuve «d’audace, d’impartialité et d’objectivité».

C’est ce que regrette d’ailleurs le mouvement citoyen Maan. «Nous déplorons que la démocratie, l’indépendance de la justice et les libertés, dont la liberté d’expression, n’aient pas été érigées en piliers du nouveau modèle de développement, au même titre que l’éducation ou la santé. Sur ces volets en particulier, la Commission avait l’obligation devant les Marocains et devant l’histoire de faire preuve de plus d’audace et de moins d’autocensure, d’autant plus que le mandat assigné lui conférait carte blanche pour mener à bien son action », lit-on dans un communiqué publié par le mouvement le 3 juin 2021.

Manque de structuration
Outre le manque d’audace et l’autocensure, le mouvement Maan a émis plusieurs critiques relatives à la forme du rendu de la Commission. «La faille est avant tout dans la forme, voire dans la méthode. Peut-on imaginer que, d’une stratégie qui se veut mobilisatrice, ne se dégage aucun message fort, simple, assimilable par tous et qui constituerait le credo et l’obsession positive de toute une nation pour les deux décennies à venir? N’est-ce pas cela le but recherché? Or, force est de constater que la vision stratégique qui semble se dégager du rapport ne peut malheureusement être résumée qu’en une série de phrases, longue à en diluer le message, savante à en décourager plus d’un», fustige le mouvement Maan. En effet, le rapport a fait l’objet de critiques par rapport au style littéraire utilisé, jugé «lourd, soutenu, long, avec beaucoup de superlatifs poétiques et de redites».

On se perd également dans l’architecture d’un rapport qui manque de structuration. «Nous aurions espéré que le nouveau modèle de développement soit formulé en des termes plus fédérateurs et assimilables par le plus grand nombre, sans que la simplicité du message n’implique forcément son absence de profondeur. Cela est d’autant plus nécessaire que le financement de cette entreprise nationale pourrait faire appel de la part des Marocains à des efforts budgétaires considérables», lance le mouvement. Sur le fond, Maan déplore le choix retenu par la Commission de la déconcentration administrative, qui consacre la tutelle de l’Etat sur les territoires et «continuera à freiner l’émergence de représentations locales élues, fortes et responsables », estime le mouvement.

La formule «Etat fort-société forte» fait craindre, quant à elle, que l’orientation exécutive, voire sa dérive autoritaire, catalysée par les contingences de la gestion de la crise sanitaire, ne prenne le dessus sur l’orientation parlementaire, poursuit Maan, avant de se demander «Serait-il illusoire de rappeler qu’un Etat fort est avant tout un Etat démocratique et qu’une société ne peut être forte sans être libre?».

Pléthore de failles
Par ailleurs, si la CSMD a rappelé l’importance de la digitalisation, elle a fait l’impasse sur une révolution aussi radicale que l’intelligence artificielle dont tous les experts disent qu’elle va bouleverser, plus violemment encore que toute autre technologie disruptive antérieure, nos modes d’apprentissage, de production, de consommation, de communication et de déplacement en moins de temps qu’on ne l’imagine.

Mécanisme indispensable de redistribution de la richesse, de lutte contre la rente et d’incitation à l’investissement productif, la fiscalité fait également partie des parents pauvres de ce rapport. Enfin, «comment se fait-il que la cause du Sahara et plus largement celle de l’intégrité territoriale ne soit pas abordée quand l’on sait la place qu’elle occupe dans le coeur des Marocains et l’impact sur le développement de tous les sacrifices consentis? Et quid de la question migratoire face aux enjeux climatiques et sécuritaires?», énumère le mouvement Maan.

Comme ce mouvement citoyen, l’Association démocratique des femmes du Maroc (ADFM) s’est fendue d’un long réquisitoire où elle déplore une pléthore de failles relevées dans le rapport. L’association est partie loin en refusant carrément le rapport car «ce n’est pas le Maroc que nous voulons en 2035», lance-t-elle dans sa déclaration. «Alors que l’on s’attendait à des solutions plus courageuses en conformité avec l’égalité et la justice, nous découvrons que les mesures préconisées sont marquées du sceau de l’anachronisme et largement en deçà de celles avancées, durant les dernières années, par plusieurs institutions constitutionnelles comme le CNDH, le CESE ou encore la HACA. De nombreuses zones grises persistent dans le rapport, qui se contente, pour ce qui concerne les droits des femmes, de proposer des mesures ayant fait leur temps», regrette l’association.

L’ADFM déplore, par ailleurs, que la spécificité religieuse et culturelle soit évoquée et convoquée à maintes reprises pour justifier l’anachronisme des mesures dédiées au «renforcement » des droits et libertés des femmes. «La spécificité religieuse ne s’invite-t-elle dans les débats politiques que dès lors qu’il s’agit exclusivement des droits des femmes? Les autres secteurs de la vie économique et sociale sont-ils conformes aux préceptes religieux? N’ont-ils pas plongé depuis longtemps dans l’indistinction religieuse?», se demande l’ADFM.

La mesure phare proposée par le rapport visant à porter le taux d’activité des femmes de 18% actuellement à 45% à l’horizon de 2035 «passe sous silence» les mécanismes complexes d’exclusion et de résistance à l’oeuvre qui font que le Maroc, qui était champion de la région en matière de participation économique des femmes, se retrouve en 2020, selon le Forum économie mondial, au 148e rang, rappelle l’association.

Le rapport ne dit rien, non plus, sur les moyens de lutter contre la pauvreté des femmes rurales travaillant, dans leur écrasante majorité, sans rémunération ni accès aux filets de sécurité sociale à titre de droits propres, ni à la terre ni aux moyens de production, précise l’ADFM dans son plaidoyer.