La chaouia pleure son enfant terrible

Décès de Noubir Amaoui, leader syndicaliste, 86 ans

Ancien secrétaire général de la CDT, ancien dirigeant de l’USFP, Noubir Amaoui, plusieurs fois emprisonné, est mort des suites d’une longue maladie. Les dirigeants politiques lui ont rendu un hommage digne de son rang.

Noubir Amaoui est mort. Le fondateur et ancien secrétaire général de la CDT (Confédération démocratique du travail) a rendu l’âme dans une clinique à Casablanca, le 7 septembre 2021, à l’âge de 86 ans. Il était malade depuis quelques années. Son parcours de syndicaliste et homme politique a fait de lui un homme influent, craint et dont les prises de position étaient attendues par les uns et les autres. Et ce durant une quarantaine d’années. Son premier coup d’éclat, et non des moindres, avec un retentissement international: la grève générale du 20 juin 1981. Les moyens de communication n’étaient pas encore assez développés à cette époque.

L’internet n’existant pas encore. Et pourtant, ce jour-là, en France, en Espagne, en Grande Bretagne et au delà de toute l’Europe, le monde fait connaissance avec Noubir Amaoui. Porté trois ans plus tôt, en 1978, à la tête de la CDT, nouvelle centrale syndicale, il avait appelé à une grève générale pour dénoncer la hausse des prix des produits de première nécessité. Laquelle grève avait débordé en émeute et le bilan des morts et blessés était lourd. Depuis cet été, le Maroc politique a appris qu’il devait compter avec celui que l’on a depuis surnommé l’enfant terrible de la Chaouia.

Discours enflammé
Né en 1935 dans un douar relevant de la province de Settat, au terroir tellement fertile et où l’activité principale est l’agriculture bour ou le commerce dans le village de Tlet Louled, situé sur la route nationale Casablanca-Beni Mellal, M. Amaoui a suivi une scolarité normale, ce qui était un privilège à l’époque. Au début des années soixante, il a été instituteur avant de devenir inspecteur de l’éducation nationale. Son engagement politique et syndical a été précoce. Dès sa prime jeunesse, il est militant istiqlalien avant de rejoindre l’UNFP et l’UMT, où il est devenu l’un des meneurs du Syndicat de l’éducation.

Homme à la fougue débridée et au discours enflammé, il sera arrêté en 1972. Le Maroc était en état d’exception après les tentatives de coups d’Etat de 1971 et 1972. Les ittihadis sont accusés de complot et M. Amaoui en fait partie. Ils seront libérés quelques mois plus tard. En 1974, M. Amaoui est parmi les dirigeants en vue de l’USFP, qui venait de tenir son congrès constitutif après la scission avec l’UNFP.

Le contexte politique de l’époque est à la décrispation, avec la Marche verte en 1975 et le lancement du processus démocratique en 1976. Mais aussi bien les municipales de 1976 que les législatives de 1977 ont été qualifiées de truquées par l’USFP. M. Amaoui se distingue alors par son discours refuznik. Il conteste tout et se met à dos la direction de l’UMT. Il n’en démordra pas pour autant. Au contraire, il rassemble autour de lui des dizaines de syndicalistes, usfpéistes notamment, pour créer la CDT en 1978. Il est élu secrétaire général. Son baptême du feu: la grève dans les phosphates et la grève nationale de l’enseignement et de la santé en avril 1979.

Foule nombreuse
Noubir Amaoui trace son terrain. Il devient un acteur syndical plutôt incontournable. 20 juin 1981, il déclenche la grève générale. Il est arrêté aux côtés de la direction du syndicat et de l’USFP. Gracié par Hassan II, en même temps que les membres de la direction du parti, dont Abderrahim Bouabid et Mohamed Elyazghi, M. Amaoui s’est refusé de mettre de l’eau dans son vin. Au contraire. Il soutient le mouvement de protestation de janvier 1984 à Tétouan et Marrakech, il multiplie les grèves sectorielles et nationales. Et il renforce sa place à l’intérieur du parti.

La CDT est la principale centrale qui a appelé à la grève générale du 14 décembre 1990 et qui a dégénéré, notamment à Fès… Mais comme si l’action syndicaliste ne lui suffisait pas, M. Amaoui donne, en 1991, une interview au journal espagnol El Pais et une deuxième de la même tonalité à l’hebdomadaire marocain El Mouatin, dirigé par Abdellah Zaazaa, ancien détenu d’extrême gauche. Dans les deux il vilipende «la bande de voleurs qui ont dilapidé les richesses du pays… » et déclare que la nouvelle constitution alors en gestation devait introduire une véritable séparation des pouvoirs et que le Roi devait régner sans gouverner. Il sera, comme il en a l’habitude, arrêté, avant d’être gracié quelques mois plus tard.

La centrale syndicale gagne de plus en plus de terrain. L’USFP aussi et lors de la formation du gouvernement d’alternance, nommé en avril 1998, la CDT était au coeur du réacteur. Mais à peine le gouvernement dirigé par Abderrahmane Youssoufi, premier secrétaire de l’USFP, a-t-il pris ses quartiers que M. Amaoui a été le premier à lui tirer dessus. Y voyant un gouvernement qui a vendu son âme aux puissants du pays. Il quitte en 2001 l’USFP et crée son propre parti politique, le Congrès national ittihadi, avec certains de ses fidèles, mais cela n’a pas vraiment pris. Pour beaucoup d’observateurs et même de ses amis, c’était une erreur de sa part.

Non seulement la CDT a perdu de sa puissance, les syndicalistes de l’USFP l’ayant quittée pour créer leur propre centrale, mais aussi le parti a perdu du terrain. Diminué par la maladie, M. Amaoui continue à diriger la CDT jusqu’en novembre 2018, lors du congrès de la centrale où il cède son poste de secrétaire général à son compagnon de toujours, Abdelkader Zair. Depuis, il était souvent hospitalisé. Son état s’est sérieusement dégradé ces derniers mois jusqu’à ce 7 septembre 2021 où il est mort.

Il a été inhumé, le lendemain, dans son douar natal de Nkhila, en présence d’une foule nombreuse qui a bravé les mesures de restrictions. Plusieurs chefs de partis et hommes politiques lui ont rendu un homme digne de son rang. Plus éloquent encore, le message royal de condoléances adressé à la famille du défunt. Le Souverain écrit notamment que la disparition de feu Amaoui n’est pas uniquement une perte cruelle pour sa famille, mais également une perte pour le mouvement syndical national, souligne le souverain, rappelant que le défunt fut un des pionniers de ce mouvement et a veillé à défendre les droits et les intérêts de la classe ouvrière...