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LA CRISE ENTRE RABAT ET MADRID S’ENLISE

La ville de Sebta a été, le lundi 17 mai 2021, le théâtre d’un drame spectaculaire. Des milliers de jeunes Marocains, dont des mineurs, se sont rués sur l’enclave, bravant la mort et la cruauté des forces de l’ordre espagnoles. Des scènes humiliantes qui renseignent sur le désespoir des populations du Nord.

Les vagues de migrants ayant rejoint l’enclave de Sebta depuis le lundi 17 mai 2021 se poursuivaient jusqu’au mercredi 19 mai, malgré la mobilisation des forces publiques des deux côtés de la frontière. Ils étaient au final quelque 8.000 candidats (majoritairement marocains) à faire la traversée vers l’enclave occupée de Sebta en seulement 24 heures. Un record jamais atteint ou plutôt une scène spectaculaire jamais retransmise en direct, particulièrement sur les réseaux sociaux.

C’était un alibi pour le voisin espagnol, et pour Bruxelles aussi, de se lancer dans une série d’allégations infondées en faisant accroire que le Maroc avait lâché prise par rapport au contrôle de l’immigration clandestine au niveau des postes frontières. Du côté espagnol, outre les maladresses du chef du gouvernement, Pedro Sanchez, hué et insulté dès son arrivée à Sebta l’après-midi du jour même, les autorités espagnoles ont tenté dans la soirée de se rétracter.

Cette déferlante, décrite comme un «tsunami marocain », n’est pas le résultat d’un relâchement du côté marocain. C’est ce qu’a laissé entendre la ministre espagnole des Affaires étrangères, Arancha Gonzalez Laya. L’arrivée de milliers de migrants à la nage ou à l’aide de bouées et de canots pneumatiques depuis les plages marocaines, situées à deux kilomètres de Ceuta, «n’est pas le résultat d’un désaccord» avec le Maroc après l’accueil du dénommé Brahim Ghali, a-t-elle souligné.

«Je ne peux pas parler au nom du Maroc, mais ce que je peux vous dire, c’est qu’on nous a assuré il y a quelques heures que ce n’est pas le résultat d’un désaccord et en tout cas ce n’est pas une question nouvelle pour l’Espagne. L’immigration irrégulière et les arrivées massives sont quelque chose d’habituel pour l’Espagne. Ce que nous allons faire, c’est gérer la situation comme nous l’avons toujours fait en gardant la tête froide et en cherchant toujours à protéger nos frontières et à rapatrier ceux qui entrent irrégulièrement dans notre pays», a expliqué la cheffe de la diplomatie espagnole, qui était l’invitée, lundi 17 mai, de l’émission Hora 25 sur la radio privée espagnole Cadena Ser.

Incidences de la pandémie
Comme on peut le relever même dans les déclarations d’Arancha Gonzalez Laya, cet incident est survenu sur fond d’une crise politique entre le Maroc et l’Espagne qui date de plusieurs mois mais qui a atteint son point culminant après la décision des autorités espagnoles d’aider Brahim Ghali, le chef des séparatistes du Polisario, à s’introduire et à être hospitalisé en Espagne, sous une fausse identité, fin avril 2021. Mais au-delà de la question politique, la racine du problème de cette vague d’immigration clandestine est socio-économique. La région du Nord est en proie à une morosité économique depuis des décennies. Accentuée par les incidences de la pandémie de Covid-19, la situation est devenue intenable pour la population locale.

Déjà avant la pandémie du Covid-19, le Maroc a cherché à asphyxier les deux enclaves de Sebta et Melilia par lesquelles transite un commerce florissant de contrebande. Sauf qu’il n’a pas donné à la région du Nord, et notamment à la ville voisine de Fnideq et sa population, une alternative qui leur assure de l’emploi et des revenus réguliers. Environ 45.000 personnes qui vivraient de ces échanges commerciaux se sont retrouvées du jour au lendemain désoeuvrées.

Avant la pandémie, on comptait plusieurs morts dans des bousculades aux postes-frontières, ce qui a justifié, par souci de sécurité, des décisions de fermetures. Puis, les frontières ont été bloquées à cause du Covid-19. Depuis, tout le commerce transfrontalier entre le Nord du Maroc et les deux enclaves est à l’arrêt. Les produits de contrebande ne sont pas synonymes de substances illicites, mais bien de produits de première nécessité qui irriguent tout le Nord du Maroc, voire aussi plusieurs villes du Royaume: des produits alimentaires et d’entretien, en majorité.

Pour compenser l’arrêt de cette activité de contrebande, les autorités marocaines avaient annoncé un programme de développement économique et social dans la région pour un budget de 400 millions de dirhams. Sauf que pour l’heure, ce programme peine à se concrétiser. Et la situation sociale et économique dans cette ville empire jour après jour. Dans cette ville du Nord, la crise socio-économique a atteint son paroxysme. Et le ras-lebol a été exprimé à maintes reprises. Après un premier sit-in le 5 février 2021, une seconde manifestation a eu lieu le 12 du même mois. Des centaines de personnes se sont rassemblées autour de la mosquée Mohammed V de Fnideq pour réclamer la réouverture de Bab Sebta, point de passage des personnes et marchandises vers le Maroc.

Geste suicidaire
Puis, il y a eu l’événement qui a fait date. C’était, à vrai dire, un phénomène nouveau et extrêmement inquiétant. Dimanche 25 avril 2021, dans un geste suicidaire, plus de 140 jeunes ont traversé à la nage la mer pour rejoindre la ville occupée de Sebta. La plupart ont été secourus en mer par les autorités espagnoles, et trois personnes ont été hospitalisées pour hypothermie.

Un événement qui a révélé le malaise social de cette ville mais aussi de toute la région du Nord (et plus spécialement le Rif) qui suffoque économiquement. La scène du lundi 17 mai traduit, tout bien pensé, l’écart entre une ville paupérisée en raison de la fin du trafic de marchandises et une ville économiquement prospère et montre que les conditions climatiques rendent faciles la traversée par mer des 2 km qui séparent les deux villes, ce qui rend difficile la tâche du contrôle de l’immigration clandestine pour l’Espagne et l’Union européenne.

Car ces mêmes images créent des émules et encouragent d’autres candidats à l’immigration clandestine, dont des Subsahariens, à tenter une traversée apparemment peu risquée. D’où l’importance de la collaboration et de la coopération marocaine dans ce domaine pour juguler ce phénomène. Mais il demeure que, en interne, le Maroc n’a encore rien fait pour sortir la population de la région du Nord, et particulièrement ses jeunes, des affres d’une existence sans perspectives.