Nora, morte piétinée par le public déchaîné : Le stade du déshonneur


La mort de Nora, 29 ans, piétinée par la foule près du complexe sportif Mohammed V de Casablanca avant le match Raja-Al Ahy, relance le débats autour de l’organisation et la sécurité dans ce stade. Qui est le vrai responsable de ce drame ?

Il est 15 heures passées de quelques minutes, ce samedi 29 avril 2023. Aux abords du complexe sportif Mohammed V de Casablanca, des groupes de supporters du Raja commencent déjà à affluer dans le calme total, en prévision du choc qui opposera dans moins de cinq heures, leur club aux Égyptiens d’Al Ahly, en match retour des quarts de finale de la Ligue des champions d’Afrique. Malgré la défaite 2-0 à l’aller, ils chantent, sautent, et affichent clairement leur optimisme. Mais ce n’est que le calme qui précède la tempête.

Une heure plus tard, la joie et la bonne humeur vont soudainement laisser place au désordre, à la violence, puis à la terreur .. et enfin la mort ! Vers 16h30, des foules encore plus massives, et surtout plus excitées, commencent à déferler via les artères avoisinant le stade, à la plus grande stupéfaction des éléments des forces de l’ordre, qui observent la scène avec inquiétude, barricadés derrière les barrières métalliques. Les policiers sont déjà persuadés de deux choses. La première, est que cette avalanche humaine dépasse largement la capacité maximale du stade, estimée à environ 45 000 sièges. La seconde,-une résultante de la première-, est que la situation peut dégénérer à tout moment. Et ce qui devait arriver, arriva.

Foules massives
Durant les 3 heures qui suivront, les alentours du stade Mohammed V se transformeront en un véritable champs de bataille. Plusieurs centaines de supporters, dont l’écrasante majorité ne détiennent pas de ticket, se mettent à caillasser les policiers dans l’espoir de forcer le passage, alors que de violentes bousculades se déclenchent au niveau des points d’accès de l’enceinte du stade, notamment dans la zone 3, correspondant à la partie sud des gradins couverts. Une zone très critique comme le savent bien les habitués des lieux, puisqu’elle ne dispose que d’un seul point d’accès, contrairement aux autres zones qui possèdent deux à trois points d’accès, et présentent donc moins de risques d’encombrement.

Déployés sur les lieux, les canons à eau se mettent à tirer dans l’espoir de dissuader les casseurs, mais finissent par aggraver la frénésie du public coincé entre les canons, et les portails à peine ouverts qui laissent entrer les supporters au compte-goûte. Résultat: plusieurs blessés, des visages terrorisés, des fans en colère, et surtout la mort d’une jeune femme, Nora, piétinée et étouffée par la foule. Elle poussera son dernier souffle à l’hôpital Moulay Youssef où elle a été transférée pour recevoir les premiers soins.


Violentes bousculades
Vers 21h30, les autorités locales confirment le décès, déclenchant ainsi une vague d’émoi et d’indignation. Qui est responsable de la mort de Nora ? Une seule question dont la réponse serait difficile à formuler. Du côté des supporters du Raja, ou du moins une bonne partie d’entre eux, l’attitude de la police est la raison principale derrière les incidents ayant émaillé le match contre Al Ahly. Ils dénoncent alors l’usage “excessif” de la force, et plus particulièrement l’utilisation de canons à eau. La Wilaya de police de Casablanca a démenti quant à elle ces accusations, affirmant que ces canons ont été utilisés uniquement au niveau de la zone 7, c’est à dire loin de la zone 3 d’où la défunte a été transférée à l’hôpital. Toutefois, des vidéos circulant sur la Toile et dont l’authenticité reste à vérifier, montrent que les canons auraient été utilisés dans la zone 3 également. Quoi qu’il en soit, une enquête en interne est en cours, et permettra dans les prochains jours de trancher si oui ou non, le comportement de la police y est pour quelque chose.

Qu’en est-il alors du public lui-même? Outre la présence de centaines de supporters sans tickets ou avec des tickets “scannés”, c’est-à-dire falsifiés, c’est surtout le “manque de civisme” que certains reprochent aux fans des Verts ce qui aurait mené à ces affrontements. Et pour “preuve”, le match du rival et voisin, le Wydad, contre les Tanzaniens de Simba pour le compte de la même compétition, s’était déroulé la veille dans le calme presque total. Mais c’est certainement la société Casa Events, chargée par le Conseil de la ville d’organiser les matches dans le stade Mohammed V, qui se présente comme l’accusé numéro 1 dans cette affaire.

Le vice-président du conseil de la ville chargé du sport, Abdellatif Naciri, a affirmé dans une publication sur sa page Facebook être plus que jamais convaincu que le mode de gestion du stade est désormais “dépassé” et doit être “révisé en profondeur” alors que le Maroc est amené à organiser des événements sportifs majeurs dans les prochaines années. Une allusion à peine voilée à Casa Events. Convoqué à une réunion de la commission de suivi du contrat de gestion déléguée du complexe Mohammed V, le 3 mai 2023 au siège du Conseil de la ville, à la demande la maire, Nabila Rmili, le directeur général de l’entreprise, Mohamed Jouahri, a réfuté catégoriquement les “allégations” selon lesquelles son entité serait responsable de la mort de Nora.

Climat de tension
M. Jouahri a préféré renvoyer la patate chaude à la direction du Raja en l’accusant d’être “responsable” de l’organisation, alors que Casa Events “ne fait qu’aider et accompagner”. Une version des faits qui peine à convaincre alors que patron de Casa Events se trouve dans le collimateur de plusieurs parties, y compris le large public casablancais, rouge et vert, depuis des années, notamment en lien avec la qualité de l’organisation dans le stade et les incidents qui surviennent de temps à autre en marge des matches.

Plusieurs sources rapportent même que la Ville songe sérieusement à retirer à Casa Events cette mission pour mettre un terme à ce climat de tension, et faire appel à la Société nationale de réalisation et de gestion des stades (Sonarges) pour lui confier la gestion du stade Mohammed V. Dans ce sens, une réunion devait avoir lieu le 5 mai en présence de représentants de la mairie et la société qui gère déjà plusieurs stades au Maroc, notamment ceux de Marrakech, Tanger et Agadir, pour effectuer une sorte de diagnostic des problèmes du complexe casablancais, et surtout pour définir les solutions à prévoir.

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