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Nador, nouveau tremplin pour accéder à l'Eldorado

Routes migratoires pour rallier l'Espagne via le Maroc

Naguère zone de transit par excellence des migrants clandestins, Tanger est progressivement supplantée par Nador, nouvelle base de ces candidats à l’aventure. Les évènements dramatiques qui se sont déroulés le 24 juin 2022 à Mélilia confirment leur attrait pour cette région.

Le drame de Mélilia remet au devant de la scène la triste réalité de l’immigration irrégulière via le Maroc. Ces flux migratoires qui avaient diminué durant les premiers mois de la pandémie du Covid-19 ont repris de plus belle. Les statistiques du premier trimestre 2022 sont intrigantes. 14.746 tentatives ont été déjouées durant cette période, contre 63.121 en 2021, d’après des données publiées le 6 mai 2022 par le ministère de l’Intérieur. C’est pour dire les proportions alarmantes que ce phénomène ne cesse de prendre.

La majeure partie de ces migrants sont issus de pays tels que le Nigéria, le Sénégal, la Guinée, ou encore de la Côte d’Ivoire. Ils empruntent différents itinéraires pour arriver à leur Eldorado tant miroité: l’Espagne. Convaincus par des passeurs sans scrupules, ils débarquent souvent dans le Royaume par voie aérienne ou terrestre. Une fois sur place, ils sont acheminés vers Tanger ou Nador pour effectuer la traversée sur des zodiacs suivant un planning bien ficelé par leurs complices. Prix de la traversée: entre 20.000 et 60.000 dirhams. Une partie de cette somme est payée avant la montée sur l’embarcation de fortune, et le reliquat versé une fois le candidat débarque en terre espagnole.

Au fil du temps, ces routes migratoires ont évolué. Laâyoune, Sebta et Mélilia sont devenues les points de passage les plus prisés par ces migrants. Attardons-nous un peu sur le cas de Mélilia, théâtre des récents évènements tragiques. Dans son rapport, le ministère de l’Intérieur révélait que 49 tentatives de franchissement de la clôture grillagée de Mélilia ont été dénombrées en 2021, contre 12 entre janvier et mars 2022.

Réseaux de trafiquants
Mais, contrairement à la dernière tentative, qui a occasionné au moins 27 morts et plusieurs blessés chez les migrants et forces de l’ordre marocaines, celles-ci étaient moins violentes. «Nous avons été surpris par ces accrochages violents entre les migrants et les forces de l’ordre marocaines et espagnoles. C’est la première fois qu’on constate de tels affrontements dans l’histoire la migration au Maroc, principalement à Nador», nous confie Omar Naji, vice-président de la section de l’Association marocaine des droits humains (AMDH) à Nador, chargé de la migration et de l’asile.

D’après ce spécialiste de la migration, ce drame intervient dans un contexte marqué par la relance de la coopération migratoire entre le Maroc et l’Espagne, surtout après la rencontre des deux ministres de l’Intérieur des deux pays à Madrid. «Après la relance de cette coopération bilatérale, nous avons constaté que la police marocaine a serré l’étau et multiplié les descentes sur les campements des migrants installés dans des forêts situées très loin de la barrière de Mélilia. Ils ont détruit leurs logements précaires et effectué des arrestations massives dans ces lieux.

Ce qui a attisé une colère qui s’est traduite de cette riposte violente des migrants», explique-t-il. Pour Hicham Baraka président de l’Association Ben Znassen pour la culture, le développement et la solidarité (ABCDS), les causes sont à chercher ailleurs. «Les décès de migrants sont un sombre rappel du danger des réseaux de traite des personnes et de trafic de migrants», indique-t-il dans un communiqué. Ce dernier pointe aussi la multiplication de ces réseaux, surtout «après le durcissement du contrôle européen sur les routes migratoires de la Libye vers Malte et l’Italie, leur coût élevé et leur danger».

Un avis que ne partage pas M. Naji. «Nous qui suivons ce dossier depuis des années savons pertinemment que ce ne sont pas les réseaux de passeurs qui sont à l’origine de ce drame. Ces derniers collaborent plutôt avec les migrants qui veulent rejoindre l’Espagne via des embarcations de fortune et qui déboursent d’importantes sommes pour faire partie de cette traversée », précise-t-il.

La justice a annoncé l’arrestation de 65 migrants, en majorité des Soudanais, impliqués dans cette tentative meurtrière. D’après leur avocat, 37 d’entre eux ont été inculpés pour «entrée illégale sur le sol marocain», «violence contre agents de la force publique», «attroupement armé», et «refus d’obtempérer». Quant aux 28 autres, ils sont accusés de «participation à une bande criminelle en vue d’organiser et de faciliter l’immigration clandestine à l’étranger». Toujours selon la robe noire, la majorité de ces migrants sont originaires du Darfour, localité située dans l’ouest du Soudan. Une zone où sévit une crise alimentaire et qui est devenue le théâtre de récentes violences qui ont occasionné 125 morts et provoqué le déplacement de 50.000 personnes. Dans ce lot d’inculpés on retrouve aussi des Tchadiens, des Maliens et un Yéménite. Tous devraient être jugés le 13 juillet 2022, devant le Tribunal de première instance de Nador.

Des voyages périlleux
A en croire Omar Naji, six routes migratoires ont été identifiées en 2021. Des voyages périlleux racontés dans le dernier rapport de l’AMDH consacré à cette thématique et aux violences policières à l’endroit des migrants. Premier circuit, «la voie maritime par zodiac ou jet-ski directement vers les côtes espagnoles, réservée presque exclusivement aux Marocains majoritairement originaires du Rif».

Deuxième, «la voie terrestre par saut de la barrière vers Mélilia empruntée majoritairement par les migrants subsahariens, soudanais et sud-soudanais, mais aussi par la population marocaine des agglomérations limitrophes de Mélilia et qui a perdu beaucoup en emploi et ressources avec la fermeture de la frontière avec Mélilia». Troisième, la route empruntée par la nage ou le jet-ski, à partir des côtes Boucana ou Abdouna, proches de Mélilia, «une spécialité des Marocains, mais aussi de certains Yéménites et Soudanais». Quant à la quatrième voie, elle avait comme point de départ les côtes Est de Nador, avec pour destination les Îles Chafarines. Un circuit exclusivement prisé par les Subsahariens et les Yéménites, indique-t-il.

En dehors de ces itinéraires, ces migrants transitent aussi par la frontière Est maroco-algérienne pour entrer en Espagne via les côtes algériennes. Près de 330 migrants originaires du Soudan et du Soudan du Sud étaient arrivés à Oujda en août 2021, en provenance des prisons libyennes, d’après Hassan Ammari, membre de l’Association d’aide aux migrants en situation difficile (AMSV). Enfin, ces migrants utilisent «la voie terrestre vers le port commercial de Beni Ansar prise exclusivement par les mineurs non-accompagnés et les jeunes Marocains pour se cacher dans des bateaux», conclut M. Naji. Des aventures qui finissent bien souvent en tragédies, comme celle de Mélilia.

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