NADIA CHRAÏBI: "Ma devise: Mieux vaut une vérité qui fait mal qu’un mensonge qui réjouit"

Auteure du livre "Moi, fils unique de 3 mamans".

Nadia Chraïbi travaille dans le monde de la finance, bien loin du monde de l’écriture. Trouvant dans sa réalité une source d’inspiration, elle décide d’écrire pour la première fois un roman biographique intitulé: “Moi, fils unique de 3 mamans”, sorti le 30 novembre 2020.

Quand avez-vous commencé à travailler sur votre projet?
C’est un projet vieux de deux ans. Avec un quotidien très prenant, je n’ai pu le terminer que pendant le 1er confinement.

Le livre est-il disponible en librairie?
Actuellement, non. Une première édition est en vente uniquement sur commande via mes contacts et les réseaux sociaux. Pour être encore plus proche des lectrices et lecteurs, je démarre une tournée à travers quelques villes du Maroc pour le présenter dans certaines librairies. D’ailleurs, je commence par la ville de Rabat, ce samedi 19 décembre 2020. Il est également distribué en France et, prochainement, en Suisse, toujours grâce à mes contacts

Quelle est l’histoire du roman?
Le roman parle de l’histoire véridique de Yazid, un enfant de 14 ans aujourd’hui, adopté par “kafala”. Il vit avec ses 3 mamans, Rabha, la mère biologique qu’il appelle “Maman”. Yaya, la maman adoptive et Oumna, la soeur de Yaya. Le livre donne un large aperçu sur la kafala, une forme d’adoption différente de celle connue en droit international privé.

Cette procédure légale donne le droit à une personne de prendre en charge administrativement et financièrement un enfant jusqu’à l’âge de 18 ans. Ce qui fait l’exception dans l’histoire d’adoption de Yazid, c’est qu’il n’a jamais été séparé de sa maman biologique, mère célibataire, qui est tombée enceinte après une relation amoureuse. Yazid n’est pas l’oeuvre du hasard, mais le fruit d’une relation impossible qui fut dispersée en raison du large écart social.

Pourquoi n’avez-vous pas choisi de faire signer à la mère biologique de Yazid un acte d’abandon de l’enfant contre une aide pécuniaire pour vous émanciper d’elle et vous emparer de l’enfant aujourd’hui devenu adolescent de bientôt 15 ans?
Il me paraît important de ne jamais séparer un enfant de celle qui l’a porté 9 mois, qui a décidé de ne pas avorter clandestinement, de ne pas le donner après sa naissance ou de commettre un infanticide pour se débarrasser de lui. Le fait qu’une mère n’abandonne pas son enfant prouve qu’elle a beaucoup d’affection pour lui et qu’elle est dotée d’une bonne foi. Lui arracher celui pour qui elle s’est sacrifiée aurait été un acte purement criminel et égoïste. Mes principes et valeurs ne me permettent pas de commettre cette injustice à l’égard d’une femme. Un hadith dit bien: “Le Paradis est sous les pieds des mamans”.

Qu’est-ce qui a fait que vous avez préféré la prédilection d’être très tôt dans la véracité et la transparence avec Yazid concernant sa vie et sa réalité en épousant la devise qui dit “ Mieux vaut une vérité qui fait mal qu’un mensonge qui réjouit”?
Pourquoi mentir quand on peut dire la vérité? Yazid a le droit de savoir d’où il vient, pourquoi il ne peut pas prononcer le mot tant aimé par les enfants “Papa”, cette absence inexpliquée du géniteur, pourquoi il n’a pas un livret de famille et pourquoi il porte un patronyme différent de sa mère, en l’absence d’un père.

Pensez-vous que la loi n° 15-01 relative à la “kafala” est liée à un déficit législatif, autrement dit, est-ce que vous craignez de perdre Yazid après ses 18 ans?
Tous les enfants partent à un moment donné du domicile des parents. C’est un droit relevant d’un besoin naturel qui ne devrait sidérer personne. Par ailleurs, je pense que l’amour que nous témoignons tous à Yazid et qu’il nous retourne à sa façon ne présage pas d’une coupure après ses 18 ans. Après tout, ce n’est pas un contrat ou un consensus, ce sont des sentiments qui naissent, se développent et finissent par définir les relations avec autrui, tout comme l’attachement que Yazid a développé envers toute sa famille, les liens qui se sont tissés en profondeur avec tout un chacun de nous.

Vos proches ont-ils toujours été d’accord pour votre décision de faire la kafala?
Il y a toujours une crainte de l’inconnu. À l’époque, c’était inédit de prendre en charge un enfant en kafala et ne pas le séparer de sa maman. Autour de moi, les gens me disaient “pourquoi t’encombrer d’un gamin?” Je n’ai jamais eu de véritable réponse à cette question. Yazid était là. Il avait apporté, au cours d’un laps de temps, de la joie autour de nous tous à un moment où nous étions tristes de voir s’éteindre à petit feu celle qui les a acceptés, sa mère et lui, malgré un statut peu enviable.

Bien que feue ma mère fut une femme traditionnelle aux idées préconçues, elle n’avait jamais jugé péjorativement le statut de Rabha. D’ailleurs, elle nous avait tous surpris par son comportement en s’affranchissant des lourdeurs sociales. Elle nous avait donné une leçon de vie. Après sa disparition, il fallait bien prendre soin de Yazid et le protéger. Aujourd’hui, tous ceux qui connaissent Yazid l’aiment profondément et le considèrent comme un membre de la famille, pensent à son avenir, à ses études supérieures, à tout ce qui fera de lui la génération de demain.

Qu’est-ce qui vous a poussée à rédiger, signer et légaliser une reconnaissance qui atteste que vous n’allez en aucun cas détourner l’enfant de sa maman?
Entre Rabha et moi, la confiance s’est installée dès la première rencontre. Toutefois, j’ai préféré la rassurer en lui proposant de mon plein gré de rédiger et signer cette reconnaissance. J’estime que ce ne sont pas les documents administratifs de la kafala qui ouvrent les portes à l’attachement et à la bonne entente. C’est tout ce qu’on peut cultiver dans le coeur d’un enfant qui fera qu’il vous aime.

Pensez-vous que 3 mamans peuvent combler le manque d’un père dans la vie d’un enfant?
Jamais. Ce n’est pas un choix ni pour Rabha ni pour Yazid de se retrouver dans cette situation.

Quel est le rôle de chacune d’entre vous dans la vie de Yazid?
Je laisserai les lectrices et les lecteurs de “Moi, fils unique de trois mamans” se faire leur propre opinion en lisant le livre, préfacé par Mme Nouzha Skalli (ministre du Développement Social, de la Famille et de la Solidarité entre 2007 et 2011).

Qu’avez-vous fait lorsque Yazid est venu vous raconter que le professeur d’éducation islamique leur a enseigné dans une leçon qu’un enfant né hors mariage est un enfant haram?
J’ai demandé à la direction de l’école de rencontrer ce professeur. À la fin de notre entretien, il avait compris que ce n’était pas la meilleure façon, d’un point de vue pédagogique, de traiter indirectement le statut d’une mère célibataire ni d’un enfant abandonné par son père. L’enfant n’y est pour rien. La mère non plus. En fin de compte, le professeur s’est excusé et a admis que tout le monde a droit à une deuxième chance.

La loi n°37-99 autorise choisir un prénom et un nom de famille fictifs pour le père de l’enfant inconnu qui figureront sur l’acte de naissance mais stipule que l’enfant n’a nullement le droit d’avoir un livret de famille, qu’en pensez-vous?
Pour m’arrêter sur cet aspect-là, le Maroc, à travers les instances sociales et politiques, a fait beaucoup d’efforts pour permettre à un enfant abandonné d’avoir une identité et de se faire délivrer au moins un acte de naissance. À mon sens, ce qui reste à faire pour compléter cette loi, c’est d’instituer le statut de “Mère célibataire”, d’autoriser la maman biologique à donner son patronyme à son bébé et enfin de lui permettre d’obtenir un livret de famille, un autre lien important entre une mère et son enfant.

Propos recueillis par
Fatima Zahra El BOUSSARGHINI