Nabila Mounib : "Le FMI est là non pas pour nous aider, mais plutôt pour affaiblir l'État"

Interview de Nabila Mounib, secrétaire générale du Parti Socialiste Unifié (PSU).

Nabila Mounib n’y va par quatre chemins pour dénoncer le double jeu du Fonds monétaire international qui tend à mettre à genoux l’économie nationale, hier comme aujourd’hui.

Quelle a été votre réaction à la suite de la publication du rapport du FMI jetant le doute sur la faisabilité des objectifs du nouveau modèle de développement (NMD)? Tout d’abord, et cela nous l’avons d’ores et déjà exprimé et fait savoir, un nouveau modèle de développement doit comprendre, entre autres, une véritable stratégie anti-Covid et un programme de lutte anti-corruption qui veut dire revoir le système de rente, de monopole, de passe-droit…

Ce sont des réformes structurelles extrêmement importantes et indispensables pour mettre en place un nouveau modèle de développement. Aussi, on ne peut pas penser un nouveau modèle de développement sans le lier à la réforme politique, en mettant le pays sur les vrais rails de la démocratisation, avec des institutions fortes… Tout ceci aurait pu renforcer le cadre même de réalisation d’un nouveau modèle de développement.

Les remarques formulées par cette institution sont-elles nouvelles?
Les rapports du FMI sont réalisés, en grande partie, par des experts marocains que nous avons consultés et qui eux-mêmes se posaient la question du financement de ce nouveau modèle de développement. Un financement qui se baserait essentiellement sur la dette. Or, l’endettement est le moyen le plus efficace pour mettre à genoux un pays. Si on veut préserver une part de notre souveraineté nationale, il faut absolument penser à financer autrement nos projets que par l’unique voie de la dette. Celle-ci, de toute façon, va nous empêcher de faire nos propres choix.

Si on s’endette pour faire quelque chose, le FMI va s’y opposer et nous dire qu’il ne faut pas faire ceci car ce n’est pas rentable et qu’il faut faire plutôt cela pour pouvoir rembourser la dette et ses intérêts. Bien entendu, nous ne sommes pas un pays riche. On ne peut pas trouver des moyens in situ. On peut bien avoir recours à la dette mais un recours minimal. Il y a d’autres pistes pour chercher de l’argent. Nous avons besoin d’une véritable réforme du système fiscal afin de lutter contre l’évasion fiscale et la défiscalisation d’un nombre de secteurs économiques qui engrangent d’énormes profits tels l’enseignement privé, l’agriculture, l’immobilier… Il faut aussi introduire un impôt progressif sur le revenu.

Cette réforme profonde fiscale est l’un des piliers sur lesquels devrait se baser n’importe quel modèle de développement. Aussi, il faut essayer de revoir la proposition fondamentale dans ce nouveau modèle de développement qui est celle d’encourager le secteur privé. Nous savons que depuis l’indépendance du Maroc, excepté la période qui va jusqu’au milieu des années 1980, le rôle de l’État était très important puisqu’il avait le monopole dans la majorité des secteurs majeurs (énergétique, financier, industriel…).

Que s’est-il passé après?
A partir du milieu des années 1980, l’État a commencé à céder ses parts au privé. Cela a créé une bourgeoisie spéciale, une bourgeoise pas nationale, un système néo-patrimoniale dont parlait l’économiste Driss Ben Ali, qui fait qu’il y a une minorité de familles marocaines qui s’accaparent le capital et le patrimoine nationaux. On a encouragé le privé qui investit aujourd’hui dans l’immobilier et les transactions financières mais rarement dans les secteurs à valeur ajoutée qui comportent un risque. L’expérience de la pandémie du Covid nous a montré que chaque pays devrait se munir, pas seulement d’un secteur public important au niveau de l’école et de la santé, mais aussi d’un secteur industriel qui puisse permettre une certaine autonomie par rapport à des besoins importants (alimentaire…). On n’a pas à tout importer de l’étranger.

Que pensez-vous donc des recommandations formulées par le FFMI?
Le FMI nous dit ce que nous savions déjà, que nous ne pouvons pas atteindre les objectifs qui ont été fixés par le nouveau modèle de développement, notamment un taux de croissance de 7%, qui va permettre créer des emplois et des richesses. Ses recommandations, on les avait bien notées il y a bien longtemps. Ce qu’ils appellent, eux, «réforme de la fonction publique», nous, nous le prenons avec des pincettes. Cette réforme veut dire, pour le FMI, aller encore vers une refondation des entreprises publiques. Cela va créer, selon le FMI, la «flexibilité». Pour nous, c’est synonyme d’un licenciement massif des fonctionnaires et à une compaction de la masse salariale. Cela ne présage de rien de bon, c’est-à-dire toujours moins de présence de l’État et encore plus de privé.

Or, le secteur privé ne pense qu’à ses propres intérêts alors que l’intérêt national est souvent relégué au deuxième plan. La pandémie a démontré que 23 millions de Marocains (sur 36 millions) ont besoin d’aide. Nous faisons face à quelque chose de très grave. Il y a des mouvements sociaux partout. Il y a des coordinations qui disent que les réformes engagées par l’État ne sont pas les bonnes. Le fait, par exemple, d’encourager la marchandisation de l’enseignement ou d’engager des enseignants contractuels au lieu de les intégrer dans la fonction publique là où il y a un besoin de 100.000 enseignants. Et la pandémie a démontré que l’on ne peut pas se passer de l’école, de la santé et de l’université publiques ainsi que de la recherche scientifique. Ce sont des impératifs à tout développement. Qu’on ne vienne pas nous dire qu’on va continuer à casser la mixité sociale et à marchandiser l’éducation et la santé et que nous sommes sur la voie du développement. C’est tout le contraire qui se passe.

Comment percevez-vous alors les réformes FMI?
Pour nous, les réformes qui sont proposées par le FMI nous font peur. Ce n’est pas une orientation nouvelle pour cette institution financière qui sait mettre à genoux les peuples. Je ne pense pas que le FMI est là pour nous aider et nous mettre sur la voie de la démocratisation et du développement, mais plutôt pour affaiblir l’État et mettre en vente les bijoux de famille et les institutions de la fonction publique. Pour nous, parler de réforme de la fonction publique et modifier son statut pour plus d’efficacité et de flexibilité, ce sont autant de qualificatifs qui ne veulent rien dire. Pour un pays en voie de développement qui aspire à devenir émergent, il a besoin de renforcer la démocratie, ce dont ne parle pas le nouveau modèle de développement et dont ne parlera jamais, bien sûr, le FMI.

Ce dont nous avons le plus besoin, c’est une stratégie efficace de lutte anti-corruption pour récupérer les deniers publics qui ont été subtilisés à l’intérieur et placés à l’étranger. Il faut augmenter la croissance en mettant en place un système de régionalisation efficace, une industrie de transformation de nos matières premières…) au lieu de les vendre à l’étranger, une réforme du monde rural… Ce sont les réformes qu’il nous faut, sans oublier la grande réforme fiscale.