Entretien avec Nabil Mouline, chercheur au CNRS, écrivain

Nabil Mouline : "Mon objectif est de faire de l’histoire une réalité quotidienne pour mes compatriotes"

Nabil Mouline est historien et politiste. Dans son livre Drapeaux du Maroc, l’auteur nous fait voyager à travers les siècles à la découverte des drapeaux qui ont façonné l’histoire millénaire du royaume. A l’occasion de cet entretien accordé à Maroc Hebdo, M. Mouline nous explique à quel point un drapeau est un symbole fort dans la construction d’une nation.


Nabil Mouline, chercheur au CNRS


Maroc Hebdo : votre livre, Drapeaux du Maroc, nous donne à découvrir l’histoire du royaume à travers un prisme original, celui de son drapeau. Pourquoi ce choix ?

Depuis plusieurs années, j’ai pu observer une véritable soif de connaissances de la part de nos concitoyen(ne)s, un désir ardent de mieux comprendre les fondements de notre riche histoire, véritable ossature de notre commun. L’histoire représente en effet un précieux fil conducteur capable de transcender les différents clivages pour créer une plateforme de connaissances et de références inspirantes et mobilisatrices pour le plus grand nombre. 

Pour jouer pleinement ce rôle fédérateur, il est essentiel que cette histoire soit présentée avec toute la rigueur scientifique nécessaire. Chaque information se doit d’être rigoureusement sourcée, chaque analyse reposant sur une méthodologie stricte, tout en demeurant parfaitement accessible au grand public. C’est précisément dans cette dynamique que s’inscrit mon ouvrage Drapeaux du Maroc. Depuis de nombreuses années, mon objectif est de faire de l’histoire une réalité quotidienne pour mes compatriotes. Pour ce faire, je choisis des sujets et des supports qui leur permettent de mieux s’approprier cette ressource intellectuelle indispensable. Et quoi de plus emblématique, de plus populaire que le drapeau, ce symbole par excellence de notre espace social, pour transmettre les multiples facettes de la riche trajectoire du Royaume ?

Maroc Hebdo : la symbolique d’un drapeau est-elle si importante, d’après vous ?

Décortiquer la symbolique d’un drapeau peut être utile à plus d’un titre. Cet objet constitue bien plus qu’un simple bout de tissu orné de couleurs et de motifs. Il est la représentation visuelle et emblématique d’une personne, d’un groupe ou d’une nation entière, concentrant en lui toute la puissance évocatrice de son histoire, de sa culture, de son identité. Chaque élément qui le compose - ses teintes, ses formes, ses ornementations - fait écho à des événements marquants, à des valeurs fondatrices, à un patrimoine commun qui forge l’âme d’une population. Lorsqu’il flotte fièrement au vent, c’est toute la quintessence d’un groupe qui s’incarne visuellement.

Plus qu’un simple symbole, un drapeau suscite un profond sentiment d’appartenance et de fierté. Il a cette capacité unique de transcender les différences et de rassembler autour d’une même bannière, quelles que soient les origines ou les appartenances. C’est pourquoi je considère que décrypter l’histoire et la symbolique d’un drapeau, c’est aussi permettre à chacun de mieux connaître les passés de son pays. Un exercice essentiel pour approfondir les connaissances tout en soudant les liens.

Maroc Hebdo : les évolutions qu’a connues le drapeau marocain témoignent-elles de la richesse de son histoire ?

Vous soulevez un excellent point. Les différentes évolutions qu’ont connues les drapeaux du Maroc au fil du temps témoignent de la pluralité de la trajectoire de notre pays. Ces outils de pouvoir et d’identification ont été façonné au gré des siècles. Il n’est donc pas étonnant que leurs tailles, leurs formes, leurs couleurs et leurs ornementations reflètent les bouleversements politiques, les changements doctrinaux, les hauts et les bas économiques, les évolutions artistiques et culturelles, etc.

Les drapeaux peuvent ainsi être considérés comme des objets sociaux totaux : des entités concrètes dont les origines, la symbolique et les métamorphoses permettent de dévoiler et de décrypter, sur le temps long, (les) différents aspects de la société marocaine. Autrement dit, chaque pan de ces emblèmes peut être considéré comme une fenêtre ouverte sur les multiples strates de l’histoire séculaire du Pays du couchant. C’est cette richesse insoupçonnée que Drapeaux du Maroc s’efforce de transmettre au grand public.

Maroc Hebdo : depuis quelle période date le premier drapeau marocain ?

Antérieurement au XIe siècle, les données relatives au Maroc demeurent parsemées de lacunes, en particulier dans le domaine symbolique. Les forces régnantes qui ont dirigé les différentes contrées composant l’actuel Royaume depuis le IIIe siècle avant l’ère commune ont indubitablement arboré des bannières aux formes et teintes variées.

Si l’on se fie aux idéologies embrassées par les meneurs de ces entités, particulièrement après la conquête musulmane au VIIIe siècle, nous pouvons conjecturer qu’ils jonglaient principalement entre trois nuances : le blanc, le rouge et le noir. Quoi qu’il en soit, les plus anciens insignes parvenus à notre connaissance à ce jour remontent au Xe siècle et plus particulièrement à l’époque de Mousa ibn Abi al-‘Afiyya (m. 938), émir du nord-est du pays. Celui-ci disposait d’au moins quatre emblèmes : deux aux couleurs chatoyantes, un blanc et un rouge. Chacun d’eux était richement orné.

Maroc Hebdo : sur quoi nous renseignent les différents drapeaux qui se sont succédé dans l’histoire du royaume ?


En tant que régalia, les drapeaux expriment à eux seuls les vicissitudes politiques, religieuses et économiques qui ont jalonné le parcours du Maroc, notamment depuis le XIe siècle. Bien au-delà de simples morceaux de tissu ornés, les drapeaux se sont constamment érigés en véritables instruments de pouvoir, reflétant les ambitions et la légitimité revendiquées par les différentes dynasties. À travers les âges, ces emblèmes ont revêtu des significations plurielles, marquées par les aléas du temps et de l’espace, les contextes politiques mouvants et les incessantes luttes pour la suprématie.

Les Almoravides, soucieux d’asseoir leur légitimité politique et religieuse dans le respect des préceptes de l’islam sunnite, prêtent ainsi serment d’allégeance aux lointains califes abbassides. Ce geste leur octroie notamment le droit d’arborer un étendard noir frappé de la profession de foi dorée. Les Almohades, quant à eux, rompent avec cette tradition en s’autoproclamant, au XIIe siècle, héritiers exclusifs de la dignité califale. Les fondateurs de Rabat introduisent au Maroc une nouvelle sémantique du pouvoir que les insignes reflètent à merveille. Il adoptent par exemple un drapeau blanc, baptisé le Victorieux, pour exprimer non seulement leur indépendance, mais également leur centralité, leur sacralité et leurs ambitions impériales. Cet instrument de pouvoir escorte désormais tous les cortèges califaux.

Cet insigne devient si prépondérant dans le dispositif de légitimation que les dynasties ultérieures, à savoir les Mérinides, les Wattassides et les Zaydanides (les Saadiens de l’histoire traditionnelle), n’hésitent nullement à s’en prévaloir. Par ailleurs, l’affaiblissement ou la chute de la maison régnante se donne toujours à voir dans le domaine symbolique. Les différentes entités qui se partagent sa dépouille adoptent des bannières au XVe siècle. Des exemples concrets, tels que la bannière rouge frappée de deux clés adoptée par Sebta, la bannière rouge frappée d’un échiquier arborée par Marrakech, ou la bannière blanche ornée d’un lion noir défendue Par le Sous, illustrent bien cette période de fragmentation politique.

Maroc Hebdo : en quoi la multitude de drapeaux est-ce un témoin de l’ancienneté de l’Etat marocain ?

Comme ailleurs dans le monde, les drapeaux peuvent être des signes de piste intéressants pour suivre le processus de construction étatique au Maroc. Ces objets de pouvoir sont en réalité des archives vivantes qui racontent de manière « visible » les histoires de formation, d’unification, de consolidation et de division des différentes entités politico-religieuses qui ont encadré l’espace social local sur la longue durée. Si différentes principautés et royaumes ont gouverné différentes parties du Maroc à partir du IIIe siècle avant l’ère commune (des Maures aux Banou Yafran en passant par les Barighwata, les Banou Salih, les Banou Midrar, les Banou Idris, les Banou Abi al-‘Afiyya, les Banou Ziri, etc.), nous ne pouvons parler d’un Etat marocain au sens politico-philosophique du terme qu’à partir du XIe siècle.

Notre pays connaît en effet durant cette période une transformation historique décisive due à l’émergence d’un nouveau système politico-religieux : l’empire. La montée en puissance des Almoravides donne en réalité naissance à la première entreprise autochtone de monopolisation des pouvoirs politiques et religieux à grande échelle. C’est dans ce contexte particulier que les fondateurs de Marrakech, première capitale d’un Maroc unifié, adoptent un drapeau noir, en tant qu’insigne de souveraineté régnant sans partage sur un vaste territoire. Malgré des hauts et des bas, l’idée de pouvoir à vocation centralisatrice et monopoliste s’ancre définitivement à partir du XIIe siècle avec les Almohades. Elle sera même théorisée, systématisée et baptisée Makhzen au XVIe siècle par le sultan Ahmad al-Mansour et ses conseillers. Et il n’y a pas mieux que le drapeau pour illustrer les notions d’ancienneté, de centralité et de continuité. En effet, l’étendard blanc, appelé victorieux, devient l’emblème du pouvoir par excellence entre le XIIe et le XVIIe siècles, c’est-à-dire durant environ cinq cents trente ans, et ce malgré quatre changements dynastiques.

Maroc Hebdo : quelles sont les significations du drapeau marocain actuel et de quand date-il ?

Entre le XVIIe et le XIXe siècle, les Alaouites arborent deux drapeaux dynastiques distincts : l’un vert, couleur attribuée au Prophète et l’autre rouge, couleur associée à la vie, à la force, à la gloire et au sacrifice. Le premier reflète donc leur autorité religieuse et le second leur pouvoir politique. Dès le début des années 1870, comme en témoignent de nombreuses sources littéraires et iconographiques consultables dans l’ouvrage, le drapeau rouge prend graduellement le pas pour devenir le symbole étatique prédominant. Après l’établissement du protectorat en 1912, une modification a été apportée à ce drapeau étatique en 1915 avec l’ajout d’une étoile à cinq branches verte.

Considéré comme le chiffre de la perfection par beaucoup, le cinq est lié à l’islam : les cinq piliers, les cinq membres de la famille prophétique, les cinq prières, la main de Fatima, les cinq clés du mystère coranique, etc. Mais d’autres pistes peuvent être envisagées comme je le montre dans le livre. Cet instrument a été rapidement adopté par les différentes factions du mouvement national dans les années 1930 pour souligner l’ancienneté, la continuité et l’unité de la nation marocaine. En 1947, la monarchie a également adopté ce drapeau, faisant de lui l’emblème national par excellence du Maroc.

Maroc Hebdo : quelle est la démarche scientifique adoptée dans la rédaction de votre livre ?

Pour aborder avec clarté un sujet historique d’une telle densité, j’ai entrepris une recherche préliminaire exhaustive, me permettant de dégager les contours principaux de cette thématique de manière compréhensible. Cette quête m’a conduit à visiter d’innombrables dépôts d’archives, notamment au Maroc, en Espagne, en France, en Allemagne, en Angleterre, aux États-Unis et en Turquie. A la faveur de ces pérégrinations, j’ai amassé non seulement un éventail étendu de documents écrits issus de divers horizons, mais j’ai également compilé un ensemble hétéroclite de sources matérielles, incluant d’anciens étendards, des fragments de tapisseries, des étoffes diverses, des manuscrits enluminés, des atlas nautiques, des estampes, des peintures, des cartes postales, des clichés photographiques, des illustrations et d’autres objets de valeur. L’exploitation de cette mosaïque de ressources s’est avérée déterminante pour forger une base solide et riche, facilitant l’analyse et la restitution engageante de ce sujet.

Animé par la conviction que la netteté de l’approche se traduit par une expression claire, fluide et accessible à tous, j’ai pris soin de tisser un récit bien structuré et minutieux, ponctué de notes explicatives, agrémenté de passages historiques encadrés et illustré par des photographies des principaux artefacts utilisés. Mon ambition est de rendre avec justesse la richesse de l’histoire du symbole le plus emblématique de l’espace social marocain, dont le parcours est tout sauf linéaire.

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