Nabil Ennasri, co-auteur de “L’empire du Qatar, le nouveau maître du jeu ?” : “Les critiques contre le Qatar sont hypocrites”


Le monde entier vibre au rythme de la Coupe du monde, alors que le pays hôte, le Qatar, est la cible d’attaques de plusieurs bords, sur fond de question de droits humains. Nabil Ennasri, docteur en sciences politiques et co-auteur de “L’empire du Qatar, le nouveau maître du jeu ?”, nous explique les raisons derrière ces critiques. 

 

La Qatar réussit-il sa Coupe du monde Qatar 2022, malgré les critiques et les attaques de différents bords?

On peut parler de succès mitigé, dans le sens où vous avez un succès logistique et organisationnel, sans enregistrer de couac par rapport à l’organisation de ce Mondial. Jusqu’au jour J, c’était cela la hantise du Qatar, surtout suite aux dysfonctionnements du galop d’essai que les autorités locales ont organisé en septembre dernier avec la Coupe de Lusail qui avait opposé les deux clubs égyptiens d’Al Ahly et Zamalek. C’était un test grandeur nature pour voir si le Qatar était prêt. Il y a eu alors des engorgements dans le métro, et ça s’était mal passé, Il ne fallait pas se rater de peur de subir les critiques de toute la planète.. Mais, footballistiquement parlant, ça a été une douche froide puisque le Qatar a fait piètre figure. Par contre, le succès de l’Arabie saoudite contre l'Argentine a généré une sorte d’onde de choc dans le monde arabe, et par conséquent l’engouement populaire est plus que jamais présent. Autre exemple de ce succès populaire: en France, les chiffres de l’audimat sont supérieurs à ceux de la Russie 

Comment le Qatar, ce petit émirat devenu indépendant il y a à peine un demi-siècle, a-t-il pu se hisser à ce niveau?

Pour comprendre ce qui s’est passé, il faut revenir aux origines de la stratégie de l’ex-émir, Hamad ben Khalifa Al Thani, à partir de juin 1995 lorsqu’il prend le pouvoir, suite à un coup d’État pacifique. Son objectif consiste alors à sortir de l’isolement, de se poser sur la carte et de faire du Qatar un acteur majeur des relations internationales. Et pour cela, il va utiliser plusieurs leviers: le levier médiatique avec la création d’Al Jazeera à peine un an et demi après son intronisation. Puis il y a également le levier sportif qui va être pensé dès la fin des années 1990. Le pouvoir affiche une très forte volonté de faire du sport un outil qui lui permet d’avoir une bonne image, de positiver sa réputation et de se construire un rayonnement. Le sport devient donc un élément central de son marketing mondial de positionnement. Le Qatar va alors mettre en place toute une infrastructure et créer des académies d’excellence dans plusieurs sports, dont le football, afin de former des jeunes et intérioriser la question de la for- mation et ne plus dépendre d’acteurs étrangers et de la naturalisation, le tout dans l’objectif de construire des équipes crédibles. Le pays va aussi se lancer dans l’organisation de plusieurs compétitions, avec comme point d’orgue la Coupe du monde de football. C’est une stratégie multi-sports puisque le pays a déjà abrité le Championnat du monde de handball en 2015, les Mondiaux d’athlétisme en 2018. Et c’est important pour le Qatar, car ça lui permet d’agir dans le domaine des perceptions, afin de positiver son image, de sortir de l’isolement et de se construire une réputation favorable auprès des opinions occidentales, qui se distingue clairement de la réputation sulfureuse qu’avait l’Arabie saoudite pendant de longues années.

Que pensez-vous alors des appels au boycott qui ont été forts et médiatisés?

Les appels au boycott sont contre-productifs et sont en grande partie démagogiques. Vous ne pouvez pas faire du Qatar un partenaire de choix pour certains pays, dont la France notamment, qui le courtisent pour acheter du gaz, pour les ventes d’armes comme les Rafales, et qui pendant quatre semaines de compétition vont essayer de le faire passer pour une entité infréquentable. Ces appels sont donc incohérents, voire hypocrites. La mairie de Paris qui supprime des fan zones et qui appelle au boycott médiatique du Mondial, est la même mairie qui a plaidé en 2016 auprès de l’émir du Qatar pour l’organisation des Jeux olympiques jusqu’au point de se déplacer à Doha. Donc, hier, on se précipitait sur l’émir pour quémander son soutien et aujourd’hui on se rend compte que ce même émir n’est finalement pas très clean en matière de respect des droits humains au point d’appeler à le boycotter. Soit ce pays est infréquentable sur toute la ligne et auquel cas on ne voit rien et ça risque de grever de nombreux membre du cercle économique français, soit on compose avec des acteurs internationaux qui, malheureusement, ne sont en grande partie pas très exemplaires en matière de droits fondamentaux. 

Qu’est-ce qui motive ces attaques à l'encontre du Qatar réellement, à votre avis?

Il y a plusieurs raisons qu’on peut soulever. Mais il y a à mon avis un facteur central, en l’occurrence le phénomène de déclassement des pays occidentaux. C’est-à-dire que ces derniers ont longtemps eu le monopole de la puissance, mais, depuis quelques décennies, ce monopole est en train de leur échapper. Vous avez certaines élites en Occident qui restent nostalgiques de l’époque où elles guidaient la marche du monde. Donc, se faire dépasser par des pays autrefois considérés comme sous-développés renvoie à ces élites le miroir de leur décadence. Et ça crée de l'aigreur, de la frustration, du mécontentement. Le Qatar est une manière de renvoyer à l’Occident le fait qu’il peut être challengé par des acteurs qui, hier, étaient perçus comme insignifiants et qui aujourd’hui peuvent le concurrencer jusque dans son pré carré, à savoir le sport, et surtout dans le sport roi qui a été créé en Angleterre. 

Certains évoquent également le racisme et l’islamophobie comme facteurs…

Il ne faut pas exagérer cet aspect, mais il est néanmoins présent. Et pour preuve, on remarque que les griefs exprimés aujourd’hui contre le Qatar pour le condamner, ne vont pas être de mise dans d’autres situations. En 2018, personne ne trouvait à redire sur l’organisation de la Coupe du monde en Russie. Pourtant, la situation des LGBT dans ce pays est marquée par des persécutions décidées en haut lieu. Moscou avait également occupé le Donbass et la Crimée et s’était rendue coupable de crimes de guerre en Syrie et à l’époque ça n’a pas beaucoup dérangé les élites. Donc pourquoi ces droits humains sont invoqués s'agissant du Qatar et ne sont pas invoqués dans d’autres cas. C’est là que se cache se racisme anti-arabe, qui n’est pas généralisé, mais qui entre dans l’équation des critiques assez récurrentes contre le Qatar. 

Il y a l’exemple de la Norvège, qui est le comble de l’hypocrisie. Ce pays va disputer les JO d'hiver de Pékin (organisés en février 2022, ndlr), et ne dit rien sur la condition des Ouïghours, ni le durcissement autoritaire du régime de Pékin, parce qu’il savent qu’ils ont des chances de remporter des médailles (la Norvège a terminé première au tableau des médailles aux JO d'hiver 2022, ndlr). Par la suite, la même Norvège va se réveiller quand il s’agira du Qatar parce qu’elle sait qu’elle a de faibles chances de se qualifier à la Coupe du monde, et donc s’aligne à moindre frais. 

Outre ces attaques autour de l’organisation de la Coupe du monde, le Qatar s’est retrouvé à plusieurs reprises dans des situations délicates comme lors de la crise du Golfe entre 2017 et 2021. Pourquoi s’afficher et s’exposer à ce point? 

Pour comprendre cela, il faut revenir à une date historique qui façonne la mentalité des dirigeants du Qatar. Il s’agit de l’été 1990, qui a connu deux événements majeurs, l’un sportif et l’autre géopolitique. Le premier, c’est la Coupe du monde de football en Italie. Le second, qui aura des retombées cataclysmiques sur la recomposition des alliances dans le Moyen- Orient, n’est autre que l’invasion du Koweït par l’Irak. Le Koweït de l’époque est le Qatar d'aujourd'hui: il fait étalage de sa puissance financière, il investit dans des sociétés occidentales, et irrite ses voisins par la force des pétrodollars. Sauf que le Koweït est gommé de la carte en l’espace de trois heures par les armées de Saddam Hussein. 

Le calcul que fait l’émir Hamad Ben Khalifa une fois au pouvoir est que si le Koweït avait organisé la Coupe du monde 1990 qui a eu lieu un mois auparavant en Italie, jamais l'ancien président irakien ne serait passé à l’acte. Ça veut dire que vous pouvez, grâce à un élément sportif, vous établir sur le toit du monde en matière de symbolique pour sécuriser vos frontières et finalement pérenniser votre régime. C’est donc l’utilisation diplomatique du sport dans le contexte d’une mondialisation qui fait précisément de ce sport un événement central en matière de perception. Les yeux du monde sont braqués sur vous et le fait d’être le centre du monde va finalement vous prémunir et vous garantit une forme de sécurité par la force des regards que cet événement suscite et génère.

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