Mustapha Bakkoury, les coulisses d'une chute

LE PRÉSIDENT DE MASEN FAIT L'OBJET D'UNE ENQUÊTE JUDICIAIRE

Mustapha Bakkoury, président du directoire de l’Agence marocaine pour l’énergie durable (Masen), a été interdit de quitter le territoire marocain. Il est sous le coup d’une enquête judiciaire. Révélations sur une affaire qui promet plusieurs rebondissements.

L’information est tombée telle un couperet ce lundi 29 mars 2021. Mustapha Bakkoury, président du directoire de l’Agence marocaine pour l’énergie durable (Masen) a bel et bien été interdit de quitter le territoire marocain. Il s’apprêtait à prendre l’avion pour Dubaï, dans le cadre des préparatifs pour l’Exposition universelle 2020 de Dubaï. Les salons des affaires de Casablanca et Rabat, sous le choc, se demandent comment se fait-il que ce diplômé de la grande école parisienne Ponts et Chaussées, réputé pour son sérieux, soit sous le coup d’une enquête judiciaire et d’une interdiction de sortie du territoire?

Tout commence en juillet 2020, lorsque le Conseil économique, social et environnemental (CESE), présidé par l’ex-Uspéiste Ahmed Réda Chami, publie son avis «Accélérer la transition énergétique pour installer le Maroc dans la croissance verte». Une auto-saisine qui décrypte la stratégie de transition énergétique du pays et où Masen a été citée à plusieurs reprises. Le CESE a mis à nu des défaillances énormes dans la gouvernance de l’agence et les choix technologiques pris par Masen, des choix qui coûteront aux centrales Noor I, II, et III, les porte-étendards de la vision royale de cette transition énergétique, un déficit de 800 millions de dirhams par an (voir encadré).

Gouvernance défaillante
Outre le rapport du CESE, M. Bakkoury a été également pointé du doigt dans une affaire assez louche. Il serait intervenu pour le rachat par une société allemande des parts d’une entreprise espagnole partenaire de Masen. Une acquisition qui a provoqué une crise financière importante chez l’entreprise espagnole. Une intervention qui demeure ambigüe pour le moment et dont les raisons et les dessous promettent des rebondissements après la fin de l’enquête en cours.

En plus des choix technologiques et du modèle économique suivi par Masen, qui présente plusieurs défaillances, la stratégie de transition énergétique menée par l’Agence a accusé un grand retard. La part des énergies renouvelables dans le mix énergétique du pays devait atteindre 42% en 2020, or elle ne dépasse guère les 30% actuellement. De même, le projet Noor Midelt I, qui devait être livré en 2021, n’est qu’au stade du terrassement. Par ailleurs, la mauvaise gestion et les défaillances en termes de coordination entre les différents services de l’Agence ont provoqué de lourdes conséquences, notamment chez les partenaires de l’agence.

Plusieurs entreprises marocaines fournisseurs de Masen se sont plaintes de délais de paiement très allongés, induisant des problèmes de trésorerie. Plusieurs ont été forcées de mettre la clé sous le paillasson. Ceci alors que la vision royale, portée par Masen, ambitionnait de créer un écosystème d’entreprises marocaines spécialisées dans les énergies renouvelables, visant un meilleur taux d’intégration industrielle. Quoi qu’il en soit, le rapport du CESE n’est pas passé inaperçu. Largement médiatisé, il aurait, selon des sources proches du dossier, provoqué une réunion présidée par le roi Mohammed VI, le 22 octobre 2020, soit trois mois après la publication du rapport. Une réunion accablante pour M. Bakkoury, qui n’y était d’ailleurs pas invité, et où le Roi a alerté sur le retard enregistré dans ce chantier de transition énergétique. Et c’est à partir de cette réunion qu’une enquête a été ouverte contre M. Bakkoury. Ce dernier s’est, par la suite, fait discret et n’aurait plus remis les pieds au siège de Masen à Rabat.

Un énorme retard
La mauvaise gestion de Masen et les retards de livraison des projets stratégiques seraient également dus à l’importance accordée aux projets immobiliers de la région Casablanca- Settat, que préside Bakkoury depuis 2015. Tiraillé entre les deux postes, l’homme serait vraisemblablement plus épanoui à gérer les affaires de la métropole. Le départ de son bras droit à Masen, Obaid Amran, à la tête du fonds d’investissement Ithmar en 2019, n’a pas arrangé les choses pour l’Agence. Par ailleurs, le bilan de Mustapha Bakkoury à la tête de la région Casablanca-Settat n’est pas si reluisant qu’on pourrait le croire. L’ambitieux programme de développement stratégique de Casablanca pour la période 2015-2020 accuse un énorme retard.

Une ville surendettée
Lancé par le roi Mohammed VI en 2014, ce programme, qui a mobilisé plus de 33,6 milliards de dirhams, n’est réalisé qu’à 55%, alors qu’il devait être aujourd’hui achevé. Et comme pour Masen, la ville de Casablanca présente un taux d’endettement abyssal. D’ailleurs, la Cour des comptes n’a cessé d’alerter sur l’endettement de la ville et de Masen, qui figure parmi les entreprises publiques les plus endettées, selon le rapport 2016 de la Cour des comptes.

A Casablanca, M. Bakkoury a été critiqué pour avoir subventionné l’association «Orchestre Philharmonique du Maroc» à hauteur de 5 millions de dirhams par an. La Cour des comptes a fait état de cette gabegie, rappelant que l’association recevait déjà des subventions étatiques, bénéficiant du statut d’utilité publique. On met en avant, dans cette affaire, ses accointances avec le président de l’association, Farid Bensaïd, homme d’affaires, spécialisé notamment dans le courtage en assurance et patron de Ténor Group.

Mustapha Bakkoury n’en est pas à sa première bévue. En 2009 déjà, il avait été débarqué de la Caisse de dépôt et de gestion (CDG), qu’il dirigeait depuis 2001. La colère royale de l’époque était également liée à des choix stratégiques, notamment celui relatif au renforcement de la CDG dans le capital de Club Med. Mustapha Bakkoury est dans de sales draps. Nul ne peut le contester. Le feuilleton Bakkoury ne fait que commencer. A suivre.

 

LE RAPPORT ACCABLANT DU CESE

Le CESE a dressé un constat alarmant concernant les choix technologiques de Masen. Des choix qui coûteront un déficit annuel estimé à 800 millions de dirhams pour les centrales Noor I, II, et III. Ce déficit est dû au gap entre les prix d’achat aux IPP (Independent Power Production) et les prix de vente à l’ONEE. «Le choix de la technologie CSP adoptée pour les centrales solaires de Ouarzazate a été justifié par sa capacité à fournir l’électricité pendant la période de pointe après le coucher du soleil, grâce au stockage dont la durée a progressé de 3 à 7 heures entre la première tranche et les suivantes. L’analyse comparée met en relief un coût de revient du KWh à 1,62 dirhams pour Noor 1, à 1,38 DH pour Noor 2 et 1,42 DH pour Noor 3, tandis le KWh est revendu à l’ONEE à 0,85 dirham», détaille le CESE.

Au regard des prix du photovoltaïque et de l’éolien, la technologie CSP s’avère dorénavant, malgré l’avantage du stockage, relativement chère et n’est plus justifiée à l’avenir et ce, d’autant plus que les niveaux d’intégration industrielle locale sont tellement bas qu’ils ne permettent pas de justifier le surcoût. Sur un autre registre, dans le cadre de la reprise des activités renouvelables de l’ONEE, MASEN devra racheter des actifs dont certains ne sont pas encore amortis.

«Il conviendra alors de revoir le modèle et de le réajuster au regard des transformations opérées dans le secteur. Ce déséquilibre financier des deux principales entreprises publiques du secteur appelle l’Etat à effectuer les arbitrages nécessaires. Cela permettra d’éviter un impact important sur les finances de l’Etat, un retard dans la transformation du secteur de l’énergie et une perte d’attractivité du secteur énergétique marocain pour les investisseurs privés», alerte le CESE