Entretien avec Mouna Hachim, auteur de "Ben Toumert, ou les derniers jours des voilés"

"Ben Toumert était clairement un illuminé"

Dans ce qu’elle souligne être une “fresque sociale” et non une biographie, la journaliste-écrivaine Mouna Hachim replonge les lecteurs francophones dans le Maroc almohade d’il y a dix siècles.

Pourquoi un livre sur Ben Toumert?
Pendant que j’écrivais mon livre “Histoire inattendue du Maroc”, j’avais été frappée au cours de mes recherches par la violence doctrinale des Almohades et la figure énigmatique de leur Mahdi, le chef spirituel Mohamed Ben Toumert. Puis, j’ai découvert, au fur et à mesure de mes lectures, quelques personnalités féminines saisissantes de princesses almoravides et leur rôle dans le déroulement des choses sur le plan politique. Là, je n’ai pas hésité un instant.

Ce roman n’est pas une biographie de Ben Toumert mais une fresque sociale qui va de 1120 à 1147, soit depuis la montée en puissance de Ben Toumert à son retour d’Orient et son séjour à Marrakech jusqu’à la chute définitive de la dynastie des Almoravides, surnommés en arabe al-Moulathamoun, les Voilés, porteurs du litham. Les thèmes sont donc les grandeurs et chutes d’une civilisation, les désordres politiques et sociaux qui constituent un terreau favorable à la naissance de mouvements extrêmes, l’instrumentalisation de la religion en politique. Autant de thèmes qui nous interpellent aujourd’hui.

Cherchez-vous justement, à travers “Ben Toumert” et plus largement votre travail d’auteur, à traiter du présent? On peut rappeler que dans votre précédent roman, “Les Manuscrits perdus”, sur le sort des Morisques suite à la chute de Grenade, vous prêchiez, en filigrane, pour une tolérance qu’on ne retrouve pas vraiment toujours dans nos sociétés musulmanes actuelles...
Le fanatisme décrit dans “Les Manuscrits perdus” était celui de l’Inquisition catholique en Péninsule ibérique, qui avait poussé sur le chemin de l’exode quelque 300.000 Morisques à la suite du décret voté par le Conseil d’État en 1609 avec un regard tout de même critique sur les sociétés d’accueil en terre d’islam. Le fanatisme décrit ici est celui d’un mouvement politico-religieux marqué à sa naissance par la violence.

Les ouvrages nationaux relatent à juste titre les réalisations almohades, dont les traces sont encore éclatantes au Maghreb ou en Andalousie; mais il y a aussi des épisodes que certains feignent ne pas connaître ou qu’ils minimisent à outrance. Il s’agit des dérives du mouvement almohade, surtout à sa naissance, à l’encontre de ceux qui n’adhéraient pas à la doctrine, qu’ils soient musulmans ou Gens du Livre.

D’aucuns se plaisent, à cet égard, à décrire Ben Toumert comme un proto-Abou Bakr Al-Baghdadi par le truchement duquel l’Afrique du Nord aurait basculé, un siècle durant, dans l’obscurantisme, avant que les Mérinides ne viennent remettre les pendules à l’heure. Partageriez- vous cet avis sur le personnage?
Je ne suis pas d’accord avec ce genre de comparaison. Abou Bakr Al-Baghdadi est un jihadiste autoproclamé “calife” d’une organisation terroriste. Ben Toumert est, pour sa part, décrit comme un flambeau de la foi et un océan de science, quêtée en Orient, en passant par Cordoue, par La Mecque ou par Baghdad, où il a rencontré durant une dizaine d’années une pléiade de savants, dont les héritiers des redoutables rationalistes mu’tazila.

Il est auteur de plusieurs traités en langues arabe et amazighe. D’une grande polyvalence et éloquence, il était également expert dans la science de la dialectique et dans l’art de la controverse, qui plus est, nourri de la pensée du théologien al-Achaâri et du philosophe mystique al-Ghazali.

Par ailleurs, c’était un ascète, connu pour se vêtir d’habits humbles et pour vivre de privations. On rapporte qu’il se contentait d’une galette de pain d’orge, s’adonnait du matin au soir aux actes de dévotion. En plus, il n’a jamais brigué de pouvoir politique, il a toujours été un chef spirituel et a légué de son vivant le pouvoir temporel à Abdelmoumen. Mais c’était clairement un illuminé doublé d’un censeur des moeurs, obsédé par son projet politico-religieux. Il n’a pas hésité à traiter ses coreligionnaires almoravides d’apostats et tous ceux qui ne suivent pas son dogme de “mécréants”, légitimant leur assassinat.

Il n’aurait pas hésité non plus à orchestrer des tueries au sein même de son propre clan masmoudien, à travers une purge sanguinaire qui avait été déployée à Tinmel, où il n’avait pas hésité à massacrer quelque quinze mille personnes d’après des témoignages historiques dignes de foi. Il a mis aussi en place un système d’épuration consistant à exécuter tous ceux qui ne partageaient pas sa doctrine ou qui refusaient son autorité, voire ceux qu’il jugeait traîtres à sa cause. Les récits les plus fous, provenant de personnes que l’on ne peut suspecter de mensonge, racontent des scènes atroces de massacres perpétrés sous la houlette de son affidé al-Bachir al-Ouancharissi. Donc, question massacres et destructions, il y a un parallélisme mais les portraits et les enjeux restent différents.

Que reste-t-il aujourd’hui, selon vous, des Almohades au Maghreb? On leur prête, notamment, l’unification de la région...
L’entreprise d’unification revient à leurs prédécesseurs almoravides, des Berbères sahariens unificateurs du Maghreb et de l’Andalousie, avec à leur tête Youssef ben Tachfine. Celui-ci avait été proclamé émir des musulmans, laissant le titre d’émir des croyants au calife de Baghdad. Les Almohades, quant à eux, représentés en premier par Abdelmoumen, ont rompu avec le califat abbasside et porté le titre d’émir des croyants.

Par ailleurs, la réforme religieuse almohade s’était caractérisée par l’introduction du chafiisme et la condamnation sévère du malikisme avant que la doctrine malikite (adoptée initialement par l’émirat de Nekor, dans le Rif, avant de gagner d’autres centres sous les Idrissides ou les Almoravides) ne soit rétablie par les Mérinides jusqu’à nos jours.