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Mostafa Massid: "L'enfant maltraité peut devenir un parent maltraitant ou un conjoint violent"

La vidéo de la fillette malmenée et violentée par sa mère à Larache a créé un élan d’indignation sur les réseaux sociaux. Pourtant, cette scène n’est pas un cas isolé au Maroc. Dans beaucoup de foyers, la violence physique est omniprésente dans le processus éducatif de l’enfant. Retour sur ce phénomène et répercussions sur la construction mentale et psychique avec Mostafa Massid, psychologue clinicien, conférencier et auteur.

Quelle a été votre première réaction par rapport à la vidéo de la mère qui violente sa fille à Larache?
En tant que personne, nous éprouvons tous des émotions, même si certaines personnes semblent plus sensibles que d’autres. Ma première réaction fut donc de l’indignation face à autant de violence de la part d’une maman, et beaucoup de compassion pour l’enfant martyrisée. En tant que psychologue, il est à rappeler qu’un psychologue écoute, comprend, ne juge pas, rien ne l’étonne et rien ne l’écoeure. Ma réaction fut donc celle d’un professionnel qui a été pendant de longues années confronté à la misère humaine, et qui, sans cautionner l’acte, tente de comprendre et d’identifier les causes, car l’acte en lui-même ne représente que le symptôme.

Avez-vous été surpris de cette forme de violence et de cet élan d’émotion qui a suivi la diffusion de la vidéo?
Surpris? Pas du tout, car, à travers ma longue expérience de l’être humain tellement complexe et compliqué, je sais que le comportement humain de survie peut se manifester par diverses formes de violence, de la simple agression verbale et/ou physique jusqu’au crime affreux. La violence résulte d’une agressivité mal contrôlée et dérégulée. La violence est destructrice et peut prendre de nombreux aspects. Quant à l’élan d’émotion qui a suivi la diffusion de la vidéo, rien d’étonnant, car ce genre de scènes génère des réactions différentes d’un individu à l’autre, que ce soit la fascination, la terreur, l’indignation ou même le choc et le traumatisme.

Que pensez-vous de l’éducation de certains parents marocains où la violence physique est omniprésente?
Effectivement, beaucoup de parents continuent à user de la violence physique dans leurs pratiques éducatives. Cela fait partie des croyances qui tolèrent la gifle et la fessée «éducative» indispensable pour «corriger» l’enfant. Le châtiment corporel s’inscrit alors dans un héritage ancestral et s’impose telle une tradition dans l’éducation des enfants. Quelle que soit la nature du châtiment, celui-ci est malsain et inhumain. La punition physique est ressentie par l’enfant comme une agression et provoque un énorme stress risquant de compromettre gravement son développement global et son épanouissement ultérieur.

Quel est justement l’impact de la violence physique sur la construction mentale et psychique de l’enfant et ses répercussions sur la personne concernée quand il atteint l’âge adulte?
La violence physique peut provoquer beaucoup de désordres de comportement comme le manque d’estime de soi et de confiance en soi, l’agitation, un repli sur soi, une révolte, de l’automutilation, la fugue et même parfois la délinquance. L’enfant risque également de culpabiliser.

Il va alors cesser de s’aimer, persuadé que si ses parents le «corrigent», c’est de sa faute. Il a aussi été démontré que les enfants maltraités étaient plus susceptibles d’être agressifs, déprimés ou anxieux. A l’âge adulte, on garde malheureusement à jamais les stigmates de cette violence. Les victimes vont réagir de manière différente. Certaines vont être paralysées et vont rejouer inconsciemment, tout au long de la vie, ce rôle de victime (conjoint violent, harcèlement au travail) et il n’est pas rare qu’elles se trouvent de nouveau confrontées à une autre forme de violence. D’autres vont être plutôt dans la fuite par rapport à leurs émotions et par rapport à une intimité affective et relationnelle.

Elles fuient l’engagement, se réfugient dans les addictions comme l’alcool et la drogue, ou ont des comportements auto-agressifs (automutilation), une manière de fuir leur détresse émotionnelle. D’autres personnes vont avoir inconsciemment recours à la stratégie de contre-attaque. Un mécanisme de reproduction de ce comportement et d’identification à l’agresseur se met alors en place. L’enfant maltraité devient un parent maltraitant ou un conjoint violent avec son partenaire.