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Moscou, Alger, Téhéran : l'Axe du mal



La Russie, l'Iran et l'Algérie, des alliés objectifs. Les trois pays manœuvrent pour déstabiliser le Nord de l'Afrique, le Maroc en tête.

 

Didiéni n’est assurément pas la commune la plus connue du Mali. Située en plein dans la région de Koulikoro, à 3 heures et quelque de route de la capitale, Bamako, elle et les quelques dizaines de milliers d’âmes qui la peuplent vivent, littéralement, à la marge du pays, au milieu de ces fameuses savanes sahéliennes arbustives où s’arrêtait jadis l’Empire chérifien. Ce 11 septembre 2021, Didiéni va pourtant se retrouver à la une des principaux journaux de la région et du Maroc en particulier: ce jour-là, deux camionneurs marocains y sont tués alors qu’ils font route vers Bamako depuis le Sénégal voisin. Volonté de mettre la main sur la marchandise qu’ils transportent? Du tout, d’après ce qui ressort rapidement: celle- ci reste intacte, les tueurs ne prenant même pas le soin d’y jeter un coup d’œil, et il devient à vrai dire clair à mesure que les éléments filtrent dans les médias qu’il s’agit à proprement parler d’un assassinat. 

Ainsi, des témoins entendus par les hommes immédiatement déployés sur place de la Direction générale de la sécurité d’État (DGSE) malienne -remplacée depuis lors par l’Agence nationale de sécurité d’État (ANSE) par le président de la transition, Assimi Goïta- confient que, plusieurs heures avant même le passage des camions, des hommes que nul au sein de la population locale ne connaissait s’étaient trouvés sur place non loin de la voie bitumée de la route nationale nº3: l’endroit étant très fréquenté par les marchands, comme d’ailleurs les camionneurs marocains, les concernés n’attirent pas de suspicions outre-mesure.

Une existence interlope

D’où pouvaient-ils bien venir? Un troisième camionneur marocain, qui se trouvait avec les deux autres camionneur tués et qui allait miraculeusement survivre à l’attaque -il avait dû être hospitalisé dans la foulée à la polyclinique Pasteur de Bamako-, allait mener les enquêteurs, rejoints entre-temps par des agents des services marocains, à une première piste: au milieu des tirs, il croit reconnaître l’accent typique hassani de la région du Sahara, auquel il est régulièrement exposé du fait de son habitude de travailler dans les provinces du Sud du Maroc.

Et c’est ce qui fait que l’on commence rapidement à accuser le Front Polisario, d’autant que ce dernier venait neuf mois plus tôt rompre l’accord de cessez-le-feu en vigueur depuis septembre 1991 et qu’il faisait clairement montre de son intention de s’attaquer au Maroc et à ses intérêts.

Véritable opération commando 

D’ailleurs, le fait que quelques semaines plus tard le “Premier ministre” du mouvement séparatiste, Mohamed Wali Akeik, annonçait dans l’hebdomadaire britannique The Economist projeter de s’en prendre à des “entreprises et consulats, compagnies aériennes et autres secteurs” donnait de la crédibilité à cette thèse. Sauf que, comme nous l’explique un spécialiste ayant requis de témoigner sous le sceau de l’anonymat, le Polisario n’a pas, seul, la capacité logistique pour effectuer une attaque de l’ordre de celle de Didiéni. En effet, cela fait, d’une part, une quarantaine d’années qu’il n’a plus mené de véritable opération commando, puisque même au plus fort de la guerre du Sahara marocain et surtout suite à la construction du mur de défense, la guérilla qu’il essayait de mener avait fini par prendre une allure conventionnelle.

D’autre part, le Polisario n’a tout bonnement pas de services de renseignement dignes de ce nom de nature à lui permettre de faire le tracking de camions dans un territoire étranger, en l'occurrence celui du Mali. Ce qui fait que si implication polisarienne il y a, elle n’a pu se faire qu’avec la complicité d’un État, qui, du fait qu’elle finance, abrite, arme et soutient diplomatiquement le Polisario, ne peut être que l’Algérie. 

D’aucuns croient même reconnaître, dans l’attaque de Didiéni, le modus operandi du Groupement d’intervention spécial (GIS) algérien, officiellement dissous au milieu de l’année 2015 mais qui, selon différentes sources, garderait une existence interlope et serait notamment impliqué dans différentes opérations de l’armée dans le Sud de la voisine de l’Est, justement à la frontière avec le Mali.

Pour l’Algérie, l’intérêt d’une telle attaque est claire: “intimider les transporteurs marocains et (...) les pousser à renoncer à desservir l’Afrique saharienne”, comme le soutient alors au journal électronique Le360 le président de la Fédération nationale du transport (FNT), Abdelilah Hifdi. En tout cas, la rumeur est suffisamment reprise dans les médias pour provoquer une sortie d’“une source diplomatique algérienne proche du dossier” dans le journal électronique Tout sur l’Algérie (TSA) pour mettre en cause une “grossière guerre de désinformation (...) cousue de fil blanc.” “Ces accusations stupides et infondées sont sans intérêt et ne méritent pas que l’on s’y attarde,” s’élève, même, cette source.

Une guerre de désinformation?

Plus de quatorze mois après les faits, ni les autorités maliennes, qui s’étaient engagées à enquêter avec diligence, ni celles du Maroc n’ont encore fait de communication au sujet des diverses informations qu’elles ont pu recueillir, et si la thèse algérienne continue toujours de tenir la corde, elle pourrait en fait même s’avérer algéro-russe: beaucoup de spécialistes croient en effet savoir que Wagner elle-même aurait pu être de la partie. Wagner? On l’aura deviné, il ne s’agit aucunement du célèbre compositeur mais plutôt de la fameuse société militaire privée (SMP) russe, officiellement active depuis novembre 2021 au Mali mais qui pourrait avoir commencé à s’activer bien avant même dans le pays. 

C’est-à-dire qu’au moment de l’attaque de Didiéni, les éléments de Wagner auraient déjà pu être sur place et que rien n'empêchait qu’ils aient pu prendre part au commando qui a tué les camionneurs. Sauf peut-être le pouvoir russe? “Il pourrait techniquement mettre son veto et ne pas vouloir se mêler de la querelle algéro-marocaine, du moins officiellement, mais comme il s’agit de citoyens tout-à-fait normaux qui étaient visés et non d’officiels, il pourrait tout aussi bien plaider le dommage collatéral si Wagner est prise la main dans le sac et que la faute incomberait aux victimes de s’être retrouvées dans une zone à risque,” nous indique-t-on. 


Tropisme algérien 

Et notre interlocuteur de souligner que, de toute façon, “la Russie n’y va plus avec des pincettes vis-à-vis du Maroc”; une référence claire à la position de plus en plus ouvertement hostile du pays eurasiatique à l’égard de l’intégrité territoriale du Royaume: rappelons qu’alors qu’il y a quelques années le président russe, Vladimir Poutine, prenait encore “dûment compte” de l’initiative pour la négociation d’un statut d’autonomie -position qu’il avait affichée lorsqu’il avait reçu en mars 2016 dans la capitale russe, Moscou, le roi Mohammed VI-, son gouvernement soutient officiellement depuis juin 2021 la tenue d’un référendum au Sahara marocain. 

Signe qui, également, ne trompe pas, la Russie ne souhaite plus tenir le Forum de coopération russo-arabe dans la ville de Marrakech, où il était initialement prévu le 28 octobre 2021, pour l'organiser en lieu et place dans la capitale de l’Égypte, Le Caire. Mais Moscou a sans doute le plus marqué son tropisme algérien, déjà évident mais pas de façon aussi prononcée, en procédant, du 16 au 28 novembre 2022, à l’organisation avec l’armée algérienne de l’exercice militaire Bouclier du désert au niveau de la commune de Hammaguir, à quelques encablures seulement de la frontière maroco-algérienne: si la directrice du département de l’information et de la presse du ministère des Affaires étrangères russe, Maria Zakharova, avait assuré que l'objectif était seulement les groupes terroristes actifs dans la région, il est clair que la Russie savait bien que, quoi qu’il en soit, le Maroc allait se sentir visé et la bienséance aurait voulu que la partie russe garde une attitude plus neutre. “Ils nous font la nique, en gros,” ironise une source marocaine. 

Si la Russie a change? son fusil d’e?paule, ce serait, selon diffe?rents observateurs, avant tout du fait du rapprochement ope?re? a? partir de de?cembre 2020 par le Maroc avec les E?tats-Unis avec la reconnaissance par ces derniers de la souverainete? du Royaume sur son Sahara: c’est d’ailleurs en renvoyant a? cette reconnaissance, taxe?e de “port[er] atteinte au cadre juridique international, que la Russie avait pour la premie?re fois invoque? la tenue d’un re?fe?rendum.

De son co?te?, le Maroc a jusque-la? soigneusement e?vite? de re?pondre contrairement à ce qui s’était passé en 2021 avec l’Allemagne et l’Espagne pour des actions autrement moindres en comparaison, et ce sans doute en prenant en considération le fait que la Russie est un membre permanent du Conseil de sécurité et qu’il ne sert pas vraiment à grandchose de s’attirer ses foudres s’il n’est pas de moyen concret pour retourner la situation. 

Stabilisation du Mali 

Et d’aucuns croient que c’est pour la même raison que le Maroc continuerait de garder le silence vis-à-vis de l’attaque de Didiéni, si tant est qu’elle ait effectivement connu une participation de Wagner. 

En tout cas, le niveau de?sormais atteint par les relations alge?ro-russes laisse a? craindre que le Maroc se retrouve une nouvelle fois cible? par de nouvelles attaques, et les nouvelles ne sont, a? cet e?gard, nullement rassurantes: Wagner serait actuellement en train de renforcer sa pre?sence non seulement au Mali, mais dans un ensemble de pays d’Afrique de l’Ouest comme le Burkina Faso, ou? le Maroc est traditionnellement tre?s pre?sent. Et le pire, c’est que l’Alge?rie jouerait un grand ro?le dans leur arrive?e; ce qui laisse imaginer qu’il y a au moins un alignement en termes d’inte?re?ts, ces derniers ne pouvant bien e?videmment pas e?tre favorables au Maroc. 

De sources concordantes, on sait en tout cas que la situation est suivie de pre?s, me?me si rien n’est communique? de cela. Au Mali, par exemple, le Maroc fait en sorte depuis l’arrive?e au pouvoir en aou?t 2020 de Assimi Goi?ta -le Royaume avait e?te? le premier pays a? prendre attache avec lui par le biais de l’ambassadeur Hassan Naciri- de garder de bonnes relations avec les autorite?s, de sorte a? pouvoir en me?me temps rester au fait. Rappelons aussi que le roi Mohammed VI s’est a? diverses reprises au cours des dix dernie?res anne?es implique? dans le pays pour contribuer a? sa stabilisation, aussi bien en se rendant personnellement a? l’investiture du pre?sident Ibrahim Boubacar Keita en septembre 2013 qu’en recevant en janvier 2014 au palais de Marrakech les leaders du Mouvement national pour la libe?ration de l’Azawad (MNLA), organisation touare?gue re?clamant l’autonomie du Nord-Mali.

L’Iran revanchard

Ce qui revient automatiquement a? aider a? pre?munir le territoire malien de toute ingérence -y compris alge?rienne- et, dans une certaine mesure, pre?server les inte?re?ts du Maroc, dont la diplomatie s’appuie davantage sur l’ouverture et l’entretien des routes commerciales. Et en dehors de la Russie, un autre pays e?galement allie? de l’Alge?rie semble particulie?rement préoccupé par le Maroc: l’Iran.

De?sirant pre?server sa propre sécurité spirituelle face a? l’offensive chiite du re?gime de la Re?publique islamique, le Maroc s’activait depuis plusieurs années de?ja? pour contrer ce prose?lytisme qui n’e?pargne presque plus aucun pays de l’Afrique musulmane. Pour ce faire, les Iraniens recouraient notamment a? la diaspora levantine, dont beaucoup de membres sont soit des sympathisants, soit carre?ment membres de son faux-nez libanais du Hezbollah.

C’est dans ce sens que le Maroc avait d’ailleurs proce?de?, en mars 2017, a? l’arestation puis l’extradition aux E?tats-Unis de l’homme d’affaires Kassem Tajeddine, souvent qualifié de “banquier du Hezbollah”; et cela allait en fait avoir un impact direct sur lui, puisque visiblement revan- chard, l’Iran allait commencer à utiliser ses réseaux diplomatiques en Algérie -avec, bien évidemment, la complicité au moins passive de cette dernière- pour aider à former le Polisario; provoquant en une année et quelque seulement la rupture des relations maroco-iraniennes. “Beaucoup ont défendu l’idée que les Marocains bluffaient et qu’ils souhaitaient seulement complaire aux États-Unis et aux pays du Golfe Arabique, ennemis déclarés de l’Iran, mais le fait est que les faits leur ont donné raison,” souligne une source. 

Accusations infondées 

Justement, mis en cause au moment de la rupture en mai 2018, l’ancien attaché culturel de l’ambassade d’Iran à Alger, Amir Moussaoui, que les services marocains pensent être membre du corps des Gardiens de la révolution islamique, avait déclaré le 30 octobre 2022 sur la chaîne satellitaire panarabe Al-Mayadeen que si l’Algérie, le Polisario et le Hezbollah attaquaient le Maroc, “les choses seraient expédiées en quelques heures”: son objectif était de démentir des "accusations infondées et fallacieuses”, mais il avait, au contraire, plutôt prouvé qu’elles n’étaient pas tellement infondées et fallacieuses, les accusations.

Présent par ailleurs le 30 septembre 2022 en Mauritanie pour y être reçu par le président Mohamed Ould Cheikh El Ghazouani, le “ministre” de l’Intérieur du Polisario, Omar Mansour, avait révélé que son mouvement allait “bientôt” réceptionner des drones kamikazes iraniens Arash 2. Ce qui avait, un mois plus tard et à l'issue de l’adoption, le 27 octobre 2022, de la nouvelle résolution du conseil de sécurité sur le Sahara marocain, amené le représentant permanent du Maroc à l’Organisation des Nations unies (ONU), Omar Hilale, à menacer de reprendre l’ensemble de la zone tampon si le Polisario passait aux actes. “Le Maroc veut seulement éviter de rendre la situation plus complexe qu’elle ne l’est déjà,” met en exergue un interlocuteur. “Mais des lignes rouges sont sans doute en train d’être franchies, et il faudra certainement y répondre. A un moment, l’Algérie devra surtout rendre des comptes. Elle ne peut continuer d’agir de la sorte et que personne n’y redise quelque chose”. Voilà ses dirigeants en tout cas prévenus.

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