Montassir Sakhi : "Un djihadiste n’est pas toujours un terroriste"


Pour son livre Révolution et Djihad, Montassir Sakhi, chercheur marocain à l’université KU Leuven en Belgique, est allé à la rencontre des combattants français et belges partis pour essayer de renverser le régime syrien. Dans cet entretien pour Maroc Hebdo, l’auteur revient sur son étude qui dresse les nuances entre ce qu’il appelle djihadisme positif et le djihadisme négatif.

Votre livre paru récemment s’intitule “Révolution et djihadisme”. Quel rapport établissez-vous entre ces deux concepts?
Mon livre s’intéresse au cas du soulèvement populaire qui a éclaté en Syrie en 2011, dans le cadre duquel les deux termes, révolution et djihadisme, étaient fort présents. Dans la première partie de l’ouvrage, je dresse une ethnographie de cette révolution, à travers des entretiens réalisés sur la frontière turco-syrienne et en Irak avec des personnes directement concernées. Je voulais montrer comment la révolution se déroulait sur le terrain et non pas à travers les discours. J’ai pu constater qu’au départ, les opposants aux régime de Bachar el-Assad arboraient un djihadisme positif qui est révolutionnaire et national. Il s’agit d’une conception aux antipodes du djihadisme négatif représenté notamment par l’État islamique.

En d’autre termes, un djihadiste n’est donc pas forcément un terroriste?
Justement, c’est l’un des constats que je dresse à travers mon livre. Je voulais montrer les nuances entre djihadistes et terroristes, tout en ayant une vision de l’intérieur. Le djihadisme positif des opposants syriens était moral et s’inspirait des traditions du pays pour faire chuter l’oppresseur, à savoir le régime violent d’el-Assad. Si on plonge dans l’histoire coloniale, on réalise que le terme “moudjahid” renvoie au résistant qui lutte contre le colonisateur. Un Français par exemple pourrait peut-être qualifier ce moudjahid de terroriste, mais aux yeux de quelqu’un dans le monde arabe il ne s’agit pas d’un terroriste. D’ailleurs, ces révolutionnaires syriens se sont opposés également au djihadisme négatif mortifère incarné notamment par l’État islamique, qui est né en réaction à la réponse extrêmement violente du pouvoir syrien et à l’interventionnisme des pays occidentaux.


Peut-on dire que tout soulèvement dans une société similaire est condamné à virer à la violence et à l’extrémisme?
Je ne pense que ce soit une fatalité, car le même courage de soulèvement contre le régime d’el-Assad a été observé même contre l’État islamique. Ce dernier a essayé d’institutionnaliser la révolution à sa manière, contrairement aux aspirations des révolutionnaires syrien qui avaient une vision différente pour établir l’ordre et gérer l’espace sans passer par l’État dans ce qu’on appelait “zones libérées” comme par exemple à Alep.

Comment répondre alors aux aspirations pour éviter un problème pareil?
L’exemple syrien c’est un peu extrême, car c’était la réponse violente de tout un État qui a bombardé et massacré son peuple. Je pense qu’il faut que le politique ne soit pas bloqué dans une forme de répression et de froideur absolue. Ce qui a été proposé par les zones en Syrie consistait à donner plus de moyens pour que la société puisse vivre dans plus de libertés. C’est cette vision que les élites mais aussi les gens normaux si j’ose dire doivent assimiler et adopter. Il faut s’éloigner du tout policier, tout sécuritaire, et veiller à respecter un minimum les règles du jeu domécratique.

Qu’en est-il des combattants français et belges en Syrie qui s’engageaient dans une révolution à des milliers de kilomètres d’eux?
Dans la seconde partie de mon livre, je reviens sur mes entretiens avec des revenants de Syrie qui ont été libérés après avoir purgé leur peine, ainsi qu’avec leurs familles. Et la réalité est beaucoup plus complexe que le discours réducteur qui associe ces combattants au terrorisme de l’État islamique. D’ailleurs, la majorité des départs pour la Syrie ont eu lieu avant l’apparition de cette organisation. Ces hommes sont allés faire la révolution. Ils étaient motivés par un sentiment de solidarité avec le peuple syrien. On peut comparer cela à ce qui se passe en Ukraine ou à Gaza actuellement. Un désir subjectif de rejoindre un peuple qui est démuni et attaqué. C’était également par fidélité pour la communauté musulmane, une communauté qui se fait massacrer. En gros, c’était un sentiment d’appartenance à une communauté internationalisée musulmane qui se solidarise. Et puis il y avait aussi ce contexte international de fluidité politique avec une nouvelle génération de jeunes qui veulent s’engager, et cela ne concernait pas que le monde arabe. C’était un mouvement planétaire qui s’est manifesté par exemple à travers Occupy Wall Street aux États-Unis, les Indignés en France ou encore les manifestants de la place Taksim en Turquie.

Certains parlent justement de l’hypocrisie de l’Occident à ce sujet...
C’est tout-à-fait compréhensible. Je vous rappelle qu’à un moment, les départs de combattants pour la Syrie n’étaient pas réprimés, et les politiques occidentaux les encourageaient même parfois. Un ministre belge avait même parlé de décorer ces combattants. La criminalisation de ces éléments n’a commencé qu’avec la vague d’attentats qui a commencé à frapper l’Europe à partir de 2015.

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