Interview de Moncef Slaoui: "Il faut absolument mettre le paquet sur les tests"

Membre du directoire de Moderna, entreprise américaine qui avait été la première au monde à annoncer la mise au point d’un vaccin contre le Covid-19, le Marocain Moncef Slaoui livre pour Maroc Hebdo ses recettes pour ralentir momentanément la pandémie. Et se dit “optimiste” quant à la mise sur le marché du vaccin d’ici la fin de l’année.

Moderna, dont vous êtes membre du comité de direction, avait été la première compagnie au monde à avoir annoncé, le 16 mars 2020, avoir mis au point un vaccin contre le Covid-19. Où en est actuellement son développement?
Nous en sommes toujours aux phases de test. Comme vous devez le savoir, un vaccin ne peut pas être mis sur le marché dès lors qu’il est mis au point mais doit passer par plusieurs étapes au préalable. Nous devons par exemple nous assurer qu’il ne conduit pas à des effets indésirables chez l’Homme, mais aussi qu’il est efficace. Et pour ce faire, nous devons continuer les observations, en élargissant de plus en plus le spectre de personnes qui subissent les tests du vaccin, c’est-à-dire commencer par des personnes parfaitement saines et qui ne présentent pas de véritables risques cliniques pour celles plus vulnérables, et ce en travaillant à chaque fois avec un groupe de plus en plus large, qui à la fin peut atteindre plusieurs milliers de personnes. C’est vous dire qu’il faudra attendre encore quelques mois, peut-être vers la fin de l’année. Mais personnellement je reste optimiste.

En général les vaccins sont réputés prendre beaucoup plus que quelques mois pour être développés, qu’est-ce qui fait que Moderna ne nécessite pas autant de temps?
C’est la plateforme technologique qu’on utilise, qui se base sur l’acide ribonucléique messager (ARNm) du virus, qui permet cela. Disons, pour faire simple, qu’au lieu d’injecter l’antigène du virus, comme cela se fait avec les vaccins classiques, on va amener le corps humain à produire lui-même l’antigène qui va ensuite induire les anticorps qui vont permettre de lui parer et, par là même, parer au virus s’il nous attaque. C’est de là que provient le gain de temps, puisque avec l’ARNm on peut éviter l’étape de la conception de l’antigène, qui autrement aurait fait s’étaler le développement du vaccin plusieurs mois encore, ce que personne ne souhaite bien évidemment au vu de l’urgence de la situation.

Et cette technique est-elle aussi efficace que celle utilisée dans les vaccins classiques?
Tous les tests effectués en animaux ainsi que les premières études cliniques avec d’autres vaccins montrent que cette technologie est équivalente, sinon parfois supérieure.

Est-il vrai que sans vaccin, il est impossible de mettre vraiment fin à la pandémie?
Aujourd’hui, les seules personnes immunisées contre le Covid-19 sont celles qui en ont sont guéries, et tant que les autres personnes ne le sont pas également le risque d’une reprise de la pandémie sera toujours là. Donc oui, le vaccin est nécessaire pour y mettre fin. Par contre, la pandémie peut, d’ici le début effectif des opérations de vaccination, être ralentie, et dans ce sens il est impératif de multiplier les tests pour savoir qui est malade et qui ne l’est pas et éviter l’apparition de foyers épidémiques inopportuns. Car le défi aujourd’hui est de faire en sorte que les systèmes de santé mondiaux restent en mesure de répondre à la pandémie et ne pas mettre les personnels médicaux devant le choix cornélien de choisir entre qui sauver et qui laisser mourir, comme cela arrive, hélas, d’ores et déjà dans beaucoup de pays. Et les mesures de distanciation sociale, plus largement, sont également nécessaires.

Et que pensez-vous par exemple du tracking de la population, comme l’envisage actuellement le Maroc? Cela peut-il aider?
Je ne suis pas vraiment au fait de ce choix du Maroc de tracer sa population, mais tant qu’elles permettent de freiner la pandémie toutes les solutions peuvent être bonnes.

Les autorités sud-coréennes parlent d’une centaine de cas de réinfection au Covid-19 chez elles, alors que pourtant il s’agit de personnes en principe guéries. Se peut-il qu’on ne soit jamais vraiment immunisés et que même un vaccin ne puisse finalement rien faire?
Il faut tout d’abord prendre en considération ce que l’on appelle les faux négatifs, c’est-à-dire des gens qui vont être testés négativement au virus alors qu’ils l’ont toujours, et ce taux peut être de 30%, donc, comme vous pouvez l’imaginer, cela peut fausser la donne. Mais supposons même qu’effectivement, il soit possible d’être réinfecté, cela ne veut pas dire grand-chose puisqu’on peut avoir le virus sans être pour autant malade, si le corps parvient à limiter sa multiplication. Le virus sera toujours là désormais, mais on peut éradiquer la maladie.

Que pensez-vous des traitements de substitution utilisés ici et là comme la chloroquine?
Ils peuvent, effectivement, être une bonne solution temporaire pour combattre la maladie. Le problème qui se pose actuellement est qu’il n’y a, pour l’heure, aucune étude qui prouve qu’ils seraient particulièrement efficaces, et ce pour une raison simple c’est que si, d’un côté, il est question de chiffres de guérison spectaculaires pour certains traitements comme la chloroquine, on s’est basés seulement sur l’étude des personnes traitées, alors qu’en général il faut aussi agréger les données de groupes-témoins pour pouvoir comparer et voir si, effectivement, le traitement peut être meilleur que d’autres. Ce qui ne remet pas en cause le fait que les traitements en question peuvent agir positivement contre le virus du Covid-19.

Outre la chloroquine, il faut aussi souligner le remdesivir, l’antiviral développé par Gilead et qui donne lui aussi des résultats très satisfaisants. Et il y a aussi certains anti-inflammatoires qu’on utilise par exemple contre le lupus et le syndrome de libération des cytokines. Ce qu’il faut savoir est qu’il y a, pour l’heure, quelque 800 études scientifiques et médicales en cours. Il faudra probablement attendre le mois de juin, quand la majorité d’entre elles auront été menées à bout et publié leurs résultats, pour en savoir plus.

Que pensez-vous des appels pour faire du prochain vaccin contre le Covid-19 un “bien public mondial”?
Bien évidemment, c’est un débat auquel je suis particulièrement sensible du fait qu’il y a quelques années j’ai travaillé à la création de la Coalition for Epidemic Preparedness Innovations (CEPI), qui est une ONG internationale financée par le Wellcome Trust, la Fondation Bill & et Melinda Gates ainsi que plusieurs gouvernements et qui fait la promotion du développement de vaccins contre les pandémies à grande échelle notamment dans les pays pauvres, et ce à des prix abordables. Ce que je peux vous assurer, personnellement, c’est que Moderna ne cherchera pas à faire de profits déraisonnables pendant la pandémie. Nous serons également ouverts à coopérer avec l’Organisation mondiale de la santé (OMS) car nous savons bien que tout au plus nous serons capables de produire des millions de vaccins et pas des milliards, ce qui sera insuffisant pour en faire bénéficier la population du monde entier.

Avez-vous suivi les débats sur les tests de vaccin BCG en Afrique pour évaluer leur pertinence quant à la prévention du Covid-19?
Oui, et bien sûr en tant que scientifique cela me choque que l’on puisse penser de cette façon, qu’on puisse dire qu’il faille commencer les toutes premières études cliniques dans certaines populations très démunies alors que la pandémie est globale. Ce n’est en tout cas pas dans mes standards éthiques, nous ne pouvons utiliser les populations démunies comme cobayes.

Comment avez-vous trouvé la réponse du Maroc au Covid-19? Scientifiquement parlant, a-t-elle été aussi pertinente qu’on le dit?
Je suis bien sûr avec attention ce qui se passe au Maroc, car c’est d’abord mon pays, et j’ai été très heureux des mesures prises par l’Etat marocain car elles ont été rapides, promptes, et ont cherché à limiter le nombre de cas dès qu’il a été question de contaminations, ce qui a sans doute permis d’éviter de nombreuses morts. Par contre il faut, je le souligne encore, multiplier les tests, car j’ai été surpris d’apprendre de la bouche du Dr Mohamed Lyoubi (directeur de l’épidémiologie et de lutte contre les maladies au ministère de la Santé, ndlr), lors de ma participation à l’émission Confidences de presse sur la chaîne 2M le 12 avril dernier, qu’on se contentait encore d’une centaine de tests par jour, ce qui est bien insuffisant: dans d’autres pays qui ont su efficacement stopper la pandémie, comme en Asie, il faut savoir qu’on en est à des milliers ou des dizaines de milliers. Il faut absolument mettre le paquet sur cela, c’est la seule vraie solution qu’on puisse avoir pour l’heure si l’on souhaite qu’on n’en arrive pas à des dimensions dramatiques de la maladie.

Avez-vous personnellement été contacté par les autorités marocaines pour “filer un coup de main”, si je puis dire?
Non, pas vraiment.

Qu’est-ce qui empêche aujourd’hui le Maroc d’avoir une entreprise comme Moderna qui puisse produire des vaccins contre le Covid-19 par exemple?
C’est l’écosystème, car les talents sont là. Partout on trouve des Marocains dans les meilleurs laboratoires de recherche au monde, ils sont brillants et portent très haut le drapeau de leurs pays. Mais ces talents, seuls, ne peuvent rien faire. On n’est plus au temps du génie isolé comme Einstein qui, en s’appuyant sur ses seules ressources, peut faire avancer le domaine de la recherche scientifique. Il faut des équipes, et donc derrière ces équipes, vous pouvez l’imaginer, il faut un système universitaire au point, des centaines d’entreprises agglomérées, et, surtout, beaucoup beaucoup d’argent. A Moderna la recherche et le développement nous coûtent dans les 500 millions de dollars par an, ce qu’on ne peut pas vraiment se permettre au Maroc au vu du peu de moyens financiers qui sont disponibles. Mais par contre le Maroc peut travailler sur des niches, là où il a des avantages compétitifs, comme par exemple le soleil pour produire de l’énergie solaire, le sable, etc. Et qui sait, dans quelques décennies, la future Moderna pourrait y naître.

 

MONCEF SLAOUI
LA VACCINATION COMME PASSION

C’est peu dire que Moncef Slaoui est une sommité mondiale du domaine de la vaccination. Membre du comité de direction de pas moins de neuf compagnies du secteur dont Moderna Therapeutics, la société américaine qui pourrait bien “vers la fin de l’année” mettre sur le marché le premier vaccin contre le Covid-19, l’immunologue marocain natif d’Agadir -en juillet 1959- est régulièrement invité par les médias aussi bien nationaux qu’internationaux depuis plusieurs semaines pour s’exprimer sur ce que beaucoup en sont venus à désigner communément, par métonymie, par l’appellation de “coronavirus”.

Et c’est volontiers qu’il se prête à l’exercice, en dépit d’un agenda qu’on peut deviner chargé du fait de son implication personnelle dans le développement du vaccin, tant M. Slaoui met l’accent sur l’importance de l’information et de la nécessité de la répercuter le plus justement et le plus exactement possible auprès du public. “Il faut que les gens comprennent de quoi il s’agit,” répète- t-il au moment de passer, au cours de l’entretien qu’il nous a accordé, au vif du sujet; phrase qu’il tiendra également à reprendre à la fin de notre échange. La prise de contact avec lui s’est ainsi déroulée sans véritable difficulté, et ce qui ne pouvait échapper à l’oreille quand il prenait le temps de répondre à nos questions c’est le soin apporté aux mots, de sorte à être le plus aisément compris.

Peut-être est-ce là un legs de ses années de professeur à l’Université de Mons, en Belgique, pays où il était arrivé à 17 ans après l’obtention de son baccalauréat au lycée Mohammed-V de Casablanca pour poursuivre des études en biologie à l’Université libre de Bruxelles. Ou peut-être aussi finalement, pour ne pas dire assurément, s’agit-il tout simplement de la grande passion qu’il voue pour la vaccination en général.

A ce titre, il faut rappeler que l’on doit à M. Slaoui plus de cent publications, majoritairement réalisées sous l’ombrelle de GSK, le géant britannique des vaccins dont il a été près de trente ans durant un haut cadre et même, à partir de juin 2009, “Chairman of Vaccines”, sorte de président du conseil d’administration. Retraité depuis bientôt trois ans -le 30 juin 2020-, il continue de mener ses recherches au sein de différentes entreprises de la place, dont, donc, Moderna Therapeutics.

Le plus ironique dans l’histoire est que M. Slaoui est par hasard tombé dans le domaine de la biologie, puisqu’à la base ce père de trois enfants se destinait à des études de médecine en France; il rate toutefois, pour des raisons bureaucratiques, son inscription, et c’est là qu’il se retrouve en Belgique. Au plat pays, il rencontre sa future épouse, avec qui il poursuit dans la première moitié des années 1980 des études post-doctorales à la faculté de médecine de Harvard, et là, ensemble, ils sont débauchés par GSK, qui s’appelle alors encore SmithKline-Rit, pour intégrer ses laboratoires.

M. Slaoui y devient en quelques années seulement un des grands pontes de l’immunologie, en étant derrière le lancement de plusieurs vaccins contre le cancer du col de l’utérus, le rotavirus ou encore la malaria. En attendant donc d’y ajouter, dans quelques mois, celui du Covid-19...


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