Mohammed Moussaoui : "Le CFCM réaffirme sa volonté de continuer à servir le culte musulman, comme il l’a toujours fait"


Le président du Conseil français du culte musulman (CFCM), Mohammed Moussaoui, évoque dans cette interview, les coulisses de la refonte du CFCM, face à la décision du président français Emmanuel Macron de lui mettre terme.

Emmanuel Macron a annoncé vouloir mettre fin au Conseil français du culte musulman (CFCM). Quelle est votre réaction à cette décision ?
À l’occasion de la réunion plénière du FORIF du 16 février 2023, le président de la République a déclaré : « C’est pourquoi nous avons décidé de mettre fin au CFCM de manière très claire et à son activité ». Interrogé par la presse, l’entourage du président de la République a indiqué que « Le président a voulu mettre fin au rôle du CFCM dans le dialogue du culte musulman avec l’État, en choisissant un nouveau format incarné par le FORIF ». En d’autres termes, il n’est pas question de la dissolution du CFCM comme nous avons pu le lire dans certains médias. Je tiens par ailleurs, à préciser que dès le 8 janvier 2023le CFCM avait appelé à une Assemblée général extraordinaire (AGE), pour le 19 février 2023, en vue d’adopter une réforme profonde de son organisation et de son mode de gouvernance.

Cette AGE n’a pas été tenue en réaction à la décision du président de la République. Il s’agit d’une étape d’un processus qui a débuté en mars 2020. Les participants à cette AGE ont pris acte du la décision du président. Dialoguer avec les pouvoirs publics n’est qu’une des nombreuses missions du CFCM. Ce dernier a réaffirmé sa volonté de continuer à servir le culte musulman, comme il l’a toujours fait, dans le cadre que lui offre notre État de droit et en coopération avec tous les acteurs qui oeuvrent pour cet objectif.

Qu’est ce qui explique cette position de l’État français à votre avis ?
En mars 2021, quatre fédérations ont provoqué l’une des plus graves crises du CFCM en se retirant du CFCM et en annonçant leur intention de travailler au sein d’une nouvelle coordination. Ce retrait est intervenu à cause la nomination de l’aumônier national des prisons non affilié à aucune fédération. Il a été choisi uniquement pour ses compétences. Ce qui n’était pas le cas auparavant. C’est dans ce contexte tendu que les pouvoirs publics ont décidé de lancer « le Forum de l’Islam de France (FORIF) ». Ceux qui sont restés au sein du CFCM ont essayé de surmonter cette la crise en relançant sans cesse le dialogue et en faisant avancer le projet de réforme.

Le CFCM est composé de fédérations rattachées aux pays d’origine tel que le Maroc, l’Algérie, la Turquie, etc. Les tensions diplomatiques entre ces pays, surtout avec le Maroc et l’AFrique, ne serait pas la source inavouée de cette décision ?
Une rétrospective et une analyse objective des ingrédients de cette crise montrent que les racines de celle-ci sont profondes. À sa création, certaines fédérations ont souhaité que le CFCM soit une « structure légère », réduit à « un simple guichet à travers lequel elles peuvent parler aux pouvoirs publics ». Ces fédérations, dites statutaires, ont mis en place un système antidémocratique de cooptation qui leur donne le pouvoir de désigner la majorité des membres du CFCM sans passer par la case élection.

Cela a empêché l’émergence de nouveaux acteurs du culte musulman et l’a privé de nombreuses compétences. Ainsi, avec seulement 12 élus, les quatre fédérations (FFAIACA, GMP, MF et RMF) jouissent d’un « droit de véto » via leurs membres 30 cooptés, leur permettant d’empêcher toute réforme du CFCM. En juillet 2021, lorsque j’ai proposé de réorganiser le culte musulman en se basant sur les acteurs locaux au niveau des départements et en mettant fin à ce système arbitraire de cooptation, ces quatre fédérations ont bloqué la réforme.

Malgré ce blocage, nous avons continué à défendre cette refonte et à la promouvoir auprès des musulmans de France. Une Assemblée Générale Extraordinaire est convoquée pour le 12 mars prochain pour l’adopté. Cette crise du CFCM trouve ses racines notamment dans son système de gouvernance, verrouillé par certaines fédérations et dans la faiblesse de ses moyens d’action. L’instance n’a jamais disposé de plus d’un salarié. Ces mêmes fédérations ne s’acquittent que rarement de leur quotepart financière dans le fonctionnement du CFCM.

Pensez-vous que la fin du CFCM aura un impact sur la façon dont les musulmans de France sont représentés auprès du gouvernement ?
Il ne s’agit nullement de la fin du CFCM qui continue et exercer ses missions. Le FORIF, par son côté informel, est pour l’instant un espace de réflexion dont les membres ne sont pas identifiés et peuvent changer d’une plénière à l’autre. Il n’a pas de porte parole ni d’existence associative. Depuis son lancement en février 2022, il n’a fait aucune communication sur les débats qui traversent notre société. À partir de là, la question de la représentation du culte musulman se pose. À titre d’exemple, qui aura la charge d’annoncer le début du mois sacré de Ramadan et des fêtes musulmanes ? La vocation première du CFCM est de défendre les intérêts du culte musulman, de permettre aux musulmans de France d’avoir un accompagnement spirituel qu’ils souhaitent, de contribuer au rayonnement du culte musulman en France, de le représenter dans toutes les instances et manifestations publiques et dans les débats de société.

Sans faire un bilan exhaustif du CFCM, il convient de rappeler qu’il a pu accompagner via les CRCMs de nombreux projets de construction de mosquées, la nomination des aumôniers dans l’armée, les hôpitaux et les prisons, d’éditer en partenariat avec les pouvoirs publics plusieurs guides pratiques et circulaires pour l’abattage selon les rites, le pèlerinage et l’organisation des espaces de sépultures dans les cimetières, de lutter contre les idéologies extrémistes qui dévoient le message de paix de l’islam. À la demande du CFCM, la question du financement du culte via les immeubles de rapport (Waqf et Habous) a fait l’objet de la loi CRPR du 24 août 2021, même si la disposition qui a été retenue a besoin d’être améliorée. Le format actuel du FORIF ne lui permet pas d’assumer le même rôle que le CFCM.

Comment pensez-vous que les relations entre l’État français et les musulmans de France vont évoluer ?
Nous devons d’abord évacuer un malentendu : certains voient dans le CFCM non seulement l’instance représentative du culte musulman, mais aussi une institution communautaire qui devait défendre les intérêts des musulmans de France sur presque tous les domaines de leur vie. Dans un état laïque comme le nôtre, les musulmans de France sont des citoyens comme les autres. Ils sont représentés par les élus du peuple français. Raison pour laquelle, il faut faire la distinction entre la représentation d’un culte et la représentation citoyenne commune.

Avec la réforme du CFCM et les changements majeurs que nous proposons, nous sommes convaincus qu’une nouvelle page de l’organisation du culte musulman s’ouvrira aux acteurs du terrain qui sauront abolir les frontières et les divisions artificielles qui ont lourdement entravé un fonctionnement fluide du CFCM dans l’intérêt des musulmans de France et de la république française.

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