Il y a un quart de siècle, Mohammed Kheir Eddine est mort

Le poète solitaire

Le 18 novembre 1995, l’écrivain marocain Mohammed Kheir Eddine est mort. Ses livres continuent de faire débat. Il est plus que jamais vivant, diront certains. Témoignage.

Un chat passe a côté et c’est toute une littérature d’ici et d’ailleurs qui me vint à l’esprit; du Chat noir d’Edgar Allan Poe, au «chat poète» de feu Mohammed Kheir Eddine; cette petite créature que le grand homme de lettres (mais aussi de litres, selon l’expression de feu Azizi, grand frère de Tayeb Seddiki), tutoie un jour: «Tu comprends la poésie, et à chaque fois que la plume court sur le papier tu te redresses comme pour applaudir, tu saisis tout rien qu’à ce bruit insolite», dit l’auteur d’Il était une fois un vieux couple heureux. Eh oui, Kheir Eddine a su donner une dimension autre à la poésie; il la transmet à l’animal, qui en entend le son et qui s’en réjouit comme un humain, voire plus que l’humain.

De ce fait magique du pouvoir du mot, je ne laisserais pas échapper ce quart de siècle de sa disparition (décédé le 18 novembre 1995), sans me pencher sur quelques uns de ses vers tout en rendant hommage à son âme errante qui appartenait déjà à cet ailleurs si présent dans ses poèmes aux moments où il les écrivait. Dans La Nausée noire, l’auteur poète nous fait part d’une détresse qui le plonge dans un néant infini; un néant qui rappelle ses «écrits sismiques», où il pleure les restes d’une ville chère.. une ville mère.. son Agadir détruite en 1961 sous l’effet d’un séisme qui restera gravé dans la mémoire de tout un peuple.

Dans ce poème, Kheir Eddine n’a «nulle cause pour vivre»; un fait que seule une âme déracinée, perdue dans les débris de ses propres murs peut établir, conclure et écrire. Il s’en va donc errer dans cette ville déserte où, à chaque angle, les rues le «croisent»; une image où tout un être se bouscule et se jette d’un bout de la ville à l’autre telle une grosse pierre de sang dans un corps malade.

Cri de coeur
Tout cela se termine par un cri de coeur; un appel aux moeurs d’un homme solitaire qui aime sa solitude et la revendique haut et fort: «Laissez-moi seul avec mes risques, mes douleurs et mes cicatrices», son âme trahie ne pouvait trouver son salut dans le bruit de la foule, sa plume rebelle devait prendre ses distances pour mieux s’éloigner et pour mieux s’écrire. Et le vin vint ...comme seul et unique refuge; ce fut son voyage, sa métaphore, sa musique de l’au-delà, son défi de la société, de l’institution, des gens, de leur argent et de tous ses pouvoirs sur eux: «Je bois à la santé de la mort», écrit-il dans son poème Temps Mêlés; il se révolte et puis il se tait.. son silence est beau, révélateur, essentiel, porteur de vérités, diseur de pensées inouïes et ô combien profondes!!

Un silence que seul un bon entendeur saurait lire; et c’est dans ce sens que Kheir Eddine vient l’imposer dans un ton impératif où il ordonne à son lecteur de se taire et de le lire: «Visez mon front entre les rides et regardez un autre déchiqueté qui ne parle plus», des mots qui incitent à une écoute attentive et profonde d’un silence absolu, intense et audacieux... un silence «plein», un acte de recul, une sorte de retrait qu’il prend par rapport à une agitation sociétale futile qu’un esprit rebelle et un corps fatigué ne peuvent tolérer.. Un silence qui marque la force d’une présence inégalable de l’homme intelligent, sensible, penseur et différent qu’il fut.

Lire Kheir Eddine est une vraie transportation vers des mondes où l’être, le lieu et le temps se croisent, se confondent et se compliquent … le dire et le décrire en quelques mots reste donc une aventure très risquée faute de temps et d’espace suffisants pour lui consacrer un écrit digne de son oeuvre et de sa personne.

par Houda ALFACHTALI Ecrivaine et poétesse