Mohammed Benhammou: "L'affaire GhaliGate, un coup de poignard des Espagnols dans le dos des Marocains"

Entretien avec Mohammed Benhammou, universitaire, politologue et président du centre marocain des études stratégiques (CMES)

Le gouvernement espagnol, en manigançant avec les services de renseignements militaires algériens et le Polisario, a provoqué une crise diplomatique profonde avec le Maroc. Une crise de confiance s’est installée, remettant en cause l’avenir même des relations bilatérales entre les deux pays, qui ont pourtant tout pour bâtir de véritables liens solides basés sur la clarté. Le point avec le politologue Mohammed Benhammou.

L’Espagne a accueilli le chef du Polisario, Brahim Ghali, pour son hospitalisation, sous une fausse identité, alors qu’il est poursuivi par la justice espagnole pour des crimes atroces commis notamment sur des Espagnols. Quelle est votre réaction par rapport à cette attitude de la part d’une Etat qui se dit démocratique?
Le recours du gouvernement espagnol à des pratiques indignes d’une Etat démocratique et responsable sont extrêmement déplorables. Je trouve dommage que l’Espagne use et utilise des procédés et pratiques qui ne sont pas acceptés, conformément au droit international, par la communauté internationale.

On ne peut pas accepter qu’un gouvernement puisse accueillir une personne sur son territoire sous une fausse identité, qui, de plus, est recherchée par la justice de son propre pays. Il s’agit là d’une grave atteinte au pouvoir judiciaire espagnol. Il s’agit également d’un geste qui n’a accordé aucune importance à la communauté internationale, bafouant les règles et le droit international, et qui n’a pas respecté les citoyens espagnols victimes d’actes criminels atroces supposés de Brahim Ghali.

Peut-on aujourd’hui parler d’une véritable crise diplomatique profonde entre le Maroc et l’Espagne?
On peut tout à fait parler d’une crise diplomatique très profonde. Le Maroc attend toujours des réponses de la part du gouvernement espagnol. Ce que ce dernier a apporté comme réponse, en se cachant derrière une action humanitaire, ne tient pas la route et n’est pas convaincant. L’Etat espagnol doit être clair sur sa position dans le conflit autour du Sahara marocain et doit mettre fin à son double jeu.

A travers cette affaire de GhaliGate et par cet acte prémédité et organisé avec des objectifs très clairs, le gouvernement espagnol laisse supposer qu’il soutient une doctrine bien précise, celle de maintenir le statu quo dans la région est d’utiliser la carte du Polisario comme bon lui chante afin de miner la piste du décollage du Maroc. Ce double jeu ne va pas durer éternellement. A maintes situations, le gouvernement espagnol a trouvé des excuses ou sorties de crise en se dérobant à sa responsabilité, la mettant sur le dos de la société civile, des opérateurs économiques ou militaires. La réalité est toutefois bien plus profonde. Ce qu’il faut savoir, c’est qu’il existe toujours un courant dans l’Etat profond en Espagne qui n’a pas changé de doctrine et voit en le Maroc une menace.

C’est la raison pour laquelle ils veulent maintenir la carte du Polisario et refusent, en tant qu’ancienne puissance coloniale, de révéler les archives qui prouvent la marocanité du territoire objet du conflit entre le Maroc, l’Algérie et le Polisario. L’Espagne sait que ce territoire n’était pas abandonné et refuse de prendre une position en faveur de la marocanité du sahara.

Mais cette affaire de GhaliGate a révélé que l’Espagne intervient aujourd’hui directement, avec la complicité de l’Algérie, à l’encontre des intérêts du Maroc.
Cette affaire GhaliGate est très grave et met le gouvernement espagnol dans une mauvaise passe face à la communauté internationale. L’Espagne a bafoué les droits de l’Homme et n’a pas respecté ses propres citoyens qui ont subi les atrocités de Brahim Ghali et qui demandent que justice soit faite. Tout ça pour faire pression sur le Maroc et jouer sur les deux camps en maintenant la carte du Polisario.

Une démarche qui ne sert d’ailleurs pas les intérêts des Espagnols qui ont plus intérêt à se rapprocher du voisin marocain, dont les relations économiques se sont raffermies ces dernières années…
Il existe une relation stratégique entre l’Espagne et le Maroc. Lors de la dernière crise survenue en Espagne, le voisin ibérique a pu limiter la casse grâce particulièrement au Maroc. Avec un taux de chômage qui a dépassé 30%, nous avons pu assister à une immigration inverse où des dizaines de milliers d’Espagnols se sont installés au Maroc pour pouvoir survivre. Ils sont également notre premier partenaire économique et les enjeux géopolitiques entre les deux pays sont d’une importance majeure pour les continents africain et européen.

Nous avons besoin de l’Espagne comme l’Espagne a besoin de nous sur plusieurs questions. Mais, on ne peut jamais construire une relation de choix et de partenariat stratégique sur de la méfiance et la malveillance. L’Espagne doit absolument cesser de jouer ce jeu malsain avec les services de renseignements de l’armée algérienne qui l’a mise dans de sales draps avec cette dernière affaire de GhaliGate.

Certains avancent que cette opération mené par les Algériens avec l’implication directe du gouvernement espagnol ne serait qu’un plan pour se débarrasser de Brahim Ghali. Un scénario plausible, selon vous?
Venant du régime algérien, tout est possible. Le complot et la liquidation des partenaires et adversaires sont monnaie courante chez le régime algérien et sont toujours présents. Aujourd’hui, Brahim Ghali s’est avéré une mauvaise carte pour le régime. Il est devenu un fardeau pour les services algériens qui entrent dans une nouvelle phase de liquidation de certains acteurs. Ce régime est d’ailleurs en train de préparer une phase post-Ghali dans un contexte qui lui est défavorable, pendant lequel le régime algérien a accumulé les défaites.

Il traverse une phase désastreuse et il doit chercher une solution. Se débarrasser de Ghali en le livrant aux Espagnols peut être probable, même si je ne dispose pas d’éléments sur ce scénario. Ce qui est sûr, c’est que pour jeter Ghali ou quelqu’un d’autre, les Algériens ne font pas dans la manière soft. Le règlement d’affaires politiques passe souvent par la case violence chez les Algériens.

Entre le Maroc et l’Espagne, les crises et tensions font dorénavant partie intégrante d’une relation bilatérale assez mitigée. En quoi l’affaire GhaliGate est différente des précédentes crises diplomatiques? La diplomatie va-t-elle pouvoir facilement rebondir après cette attitude lâche des Espagnols?
Il s’agit effectivement d’une énième crise et à chaque fois la crise est gérée et dépassée et on est toujours tenté de dire à quand la prochaine crise. Cependant, l’affaire GhaliGate est très particulière.

Elle marque d’abord la difficulté de bâtir un partenariat avec un voisin qui vous assène un coup de poignard dans le dos. C’est très difficile d’envisager un avenir avec un tel partenaire qui n’est pas clair dans ses positions et ses choix notamment envers vous. Au lieu d’une simple crise diplomatique qu’on pourrait facilement gérer, aujourd’hui on se retrouve face à une véritable crise de confiance.

Le Maroc doit gérer cette crise avec intransigeance et mettre la pression sur le gouvernement espagnol pour qu’il se positionne de manière très claire. Une crise n’est pas faite pour durer, mais elle ne doit pas non plus hypothéquer l’avenir.