Mohamed Saïd Saâdi : "Il devient urgent de procéder à une refonte globale de la Moudawana"


Il fut, en 2000, l’homme du Plan d’intégration de la femme au développement, finalement tué dans l’oeuf par les forces de l’islam politique. Gardant toujours un oeil sur les débats de société, Mohamed Saïd Saâdi suit ceux qui animent depuis plusieurs mois la chronique nationale eu égard à la réforme de la Moudawana. Avec des ambitions qui, plus de deux décennies après, restent, de son côté, intactes.

Depuis quelques mois, le sujet de la réforme de la Moudawana est de nouveau sur la table, après que le dernier discours du trône l’a mis sur le tapis. Pour vous, qu’est-ce que cela implique?
L’annonce royale relative à la réforme du code de la famille confirme l’engagement de l’État en faveur de l’émancipation juridique de la femme marocaine. Cette nouvelle initiative fait suite à la réforme de 2004 qui avait introduit des changements importants sur des questions telles que l’égalité à l’âge du mariage, la suppression de la tutelle matrimoniale, la judiciarisation du divorce, les fortes restrictions opposées a la polygamie, etc.

Toutefois, des insuffisances notables sont apparues dans la pratique qui ont réduit sensiblement la portée de ces acquis. Ainsi la mise en application du nouveau code de la famille n’a pas empêché l’augmentation inquiétante des mariages de filles mineures et de la polygamie alors que l’accès à la justice reste difficile pour les femmes issues de couches modestes. Les implications de la nouvelle initiative royale touchent aussi bien le référentiel qui sera retenu pour réaliser la réforme, la capacité des forces de progrès social et de modernité à peser sur le rapport de forces en faveur d’un nouveau code de la famille instituant l’égalité totale entre les femmes et les hommes, ainsi que le processus politique qui sera retenu pour l’initier (commission consultative dont il faut suivre de près la composition et les travaux, rôle des institutions représentatives, etc.).

Quels sont les points de fond qui pour vous devraient être revues en priorité?
Au vu de l’évolution de la société marocaine où la présence et le rôle des femmes gagnent en importance et à la lumière des nombreuses défaillances mises en lumière par vingt années de mise en application du nouveau code de la famille, il devient urgent de procéder à une refonte globale de ce dernier, notamment en renonçant définitivement à l’idéologie patriarcale qui le caractérise (tutelle masculine des femmes), en interdisant le mariage des mineures et la polygamie, en garantissant l’égalite femme-homme en matière de tutelle des enfants, etc. L’égalité en matière d’héritage, indispensable à l’édification d’une société basée sur la justice et l’équité, devrait devenir une réalité pour peu que l’on privilégie l’effort de réinterprétation et de recontextualisation des textes religieux (ijtihad).

Par rapport justement à cet aspect, la Moudawana pour beaucoup, si ce n’est une majorité des Marocains selon certains sondages, c’est aussi l’islam, et par conséquent y toucher revient à mettre en question un texte quasiment sacré, en tout cas du point de vue de ses sources d’inspiration. En partant de cet élément, jusqu’où voyez-vous le législateur aller par rapport à la présente réforme?
Votre question appelle deux remarques fondamentales: la première a trait au référentiel qui sera retenu pour initier la nouvelle réforme qui ne peut être à mon avis que le texte de la Constitution de 2011 qui stipule que les femmes sont les égales des hommes en matière juridique, économique, politique et sociale et qui consacre la prééminence des conventions internationales relatives aux femmes par rapport à la législation interne.


Quant à votre référence à l’islam, Il convient de préciser qu’il y a islam et islam (sunnite, chiite, djihadiste, wahhabite en Arabie saoudite, etc.), sans oublier la Turquie laïque! Le grand penseur soudanais Mahmoud Mohamed Taha a d’ailleurs écrit un ouvrage important qu’il a intitulé “Le second message de l’islam” où il considère que le message ultime de la religion de Dieu se rapporte à la perfection que l’homme doit poursuivre en tant qu’image de Dieu.

Tout cela pour dire que l’ampleur des changements qui seront introduits ne pourrait être limitée sous le prétexte que l’islam rend impossible l’égalité totale en matière de droits entre les femmes et les hommes. En fin de compte, la philosophie et le contenu de la nouvelle réforme resteront ouverts et dépendront en fin de compte de la volonté politique au plus haut niveau de l’État de mettre en application la Constitution ainsi que de la capacité des forces de modernité et de progrès à s’unir pour peser sur le rapport de forces comme signalé précédemment. Il faut également profiter du reflux du camp conservateur qu’illustre le recul “historique” du Parti de la justice et du développement (PJD) dont la représentation dans les institutions élues (parlement et collectivités territoriales) s’est réduite à la portion congrue.

Si vous pouviez refaire l’histoire, vous y prendriez-vous de la même façon pour faire passer le Plan d’intégration de la femme au développement?
Il faut d’abord relever que le Plan d’intégration de la femme au développement était le fruit d’un travail collectif auquel ont contribué plusieurs départements ministériels aux côtés des organisations de la société civile, notamment le mouvement féministe, en plus de chercheur-e-s universitaires et d’expert-e-s qualifiées. Le plan se distinguait également par son approche basée sur l’approche genre et son caractère multidimensionnel (notamment l’intérêt accordé aux volets de l’éducation, de la santé maternelle et procréative et de l’autonomisation économique des femmes).

De ce point de vue, je considère qu’il n’y aurait rien à changer par rapport à l’approche et le contenu dudit plan. Par contre, le débat public qui s’est en suivi et qui s’est focalisé sur la Moudawana a occulté les autres volets du plan. De même, le gouvernement d’alternance n’a pas pris en compte les dimensions du financement et de la communication qui étaient nécessaires à sa mise en oeuvre.

Vous avez mentionné le caractère multidimensionnel du Plan d’intégration de la femme au développement, on vous sait, du fait de votre appartenance à une certaine gauche socialiste, justement «marxien» dans votre grille de lecture et que dans une certaine mesure la condition d’infériorité légale de la femme au Maroc n’est pour vous que la consécration de sa condition matérielle objective elle-même inférieure vis-à-vis de l’homme. Comment vraiment réformer, dans ce contexte-ci?
Comme disait le regretté Samir Amin, éminent économiste égyptien, être marxiste, c’est “partir de Marx, non s’arrêter à lui”. De ce point de vue, on remarque par exemple que Marx a sous-théorisé le travail domestique en tant que source d’oppression des femmes. Aujourd’hui il s’agit de développer une théorie de l’émancipation totale des femmes en s’attaquant aux sources majeures de leur subordination et de leur exploitation que sont le capitalisme néolibéral et le système patriarcal.

On pourrait alors aboutir à “une stratégie et un plan” articulant un engagement résolu en faveur de l’égalité sociale, l’analyse des conditions matérielles d’existence des femmes et une théorie de leur oppression.

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