Mohamed Ouzzine : "L'échec du gouvernement à gérer l’inflation et ses répercussions sociales est flagrant"


Secrétaire général du Mouvement populaire depuis son élection en novembre 2022, Mohamed Ouzzine critique ouvertement un gouvernement incapable, selon lui, de faire face à la vague de l’inflation que connaît actuellement le Royaume.

Le Maroc connaît depuis quelques mois une forte inflation nourrie par une hausse vertigineuse des prix et une érosion importante du pouvoir d’achat des Marocains. A quoi est due, selon vous, cette situation économique et sociale inédite au Maroc ?
En effet, notre pays traverse une situation économique et sociale inédite qui nous rappelle le début des années 1980 du siècle dernier marqué par la révolte du pain et le programme d’ajustement structurel. Si rien n’est fait pour sauver la situation, nous courons tout doit à la catastrophe. Tous les clignotants économiques et sociaux sont au rouge et semblent perdurer ; une croissance économique en décélération, une inflation frôlant les deux chiffres, un chômage en hausse, un endettement excessif et par-dessus le marché, un pouvoir d’achat érodé et une vulnérabilité accrue des ménages.

Certains n’hésitent pas à penser que cette inflation est aussi provoquée par la crise énergétique nationale dont fait Le marasme économique et social que vit actuellement le Maroc est en fait engendré par des taux élevés de l’inflation qui a sévi en premier au niveau des secteurs leviers de l’économie marocaine, à savoir l’alimentation et l’énergie et qui a ensuite contaminé le reste des secteurs socio-économiques. Toutefois, si l’inflation au Maroc paraît inéluctablement structurelle et pérenne et touche tant les biens et services échangeables que les biens et services non échangeables, il n’en demeure pas moins que l’incurie du gouvernement actuel et ses maladresses de gestion de crise constituent un élément déterminant dans la genèse de ce marasme.

Pensez-vous que le gouvernement a échoué à faire face à cette crise de l’inflation ?
À en juger par la réalité du terrain, au-delà de ce que nous pensons, l’échec du gouvernement à gérer l’inflation et ses répercussions sociales est flagrant et indéniable. Faites un tour aux souks dans les périphéries des villes, en zones rurales et aux supermarchés, comme vous pouvez consulter différents réseaux sociaux, et vous constateriez un désespoir manifeste et une indignation collective et individuelle des marocains à l’encontre du gouvernement.

Au niveau du Parlement, nous n’avons ménagé aucun effort pour jouer pleinement notre rôle, en tant que Parti membre de l’opposition parlementaire, dans la mesure où nous n’avons cessé d’attirer l’attention de ce gouvernement, notamment depuis la deuxième année de son mandat, par rapport à son inaction et son entêtement, sinon à l’irrationalité et au non réalisme des politiques adoptées et des mesures prises pour combattre l’inflation et ses impacts sociaux, ainsi que pallier les défaillances des marchés surtout alimentaires et des hydrocarbures.

Comment se manifeste, selon vous, cet échec ?
L’échec du gouvernement à faire face à la crise socio-économique actuelle se révèle d’une part, à travers l’absence d’actions concrètes en faveur de l’amélioration du pouvoir d’achat de tous les citoyens et par l’hésitation voire l’oisiveté dans l’engagement et d’autre part, par l’incompétence et l’inexpérience notamment politique de certains de ces membres, pourtant réputés qualifiés par les CV. En fait, les quelques mesures adoptées par le gouvernement pour alléger les effets de l’inflation sur le pouvoir d’achat des marocains (exemples : subvention du transport, surseoir aux tarifs à l’importation, limitation des exportations, contrôle du commerce de distribution) ne font que renforcer les dysfonctionnements des marchés et partant créer voire grossir des rentes.

Votre parti, le MP, a officiellement réagi en accusant le gouvernement d’incapacité à trouver des solutions. Pensez-vous avoir pleinement rempli votre rôle de parti de l’opposition?
Vous savez, face à l’égo démesuré de l’exécutif qui s’entête à écouter l’opposition, qui agit depuis les institutions et dans l’intérêt de la nation, et à ignorer les demandes incessantes et les propositions réalistes de rendre du pouvoir d’achat aux citoyens, au lieu de l’ignorer, vous le désavouez et vous le mettez face à ses responsabilités à l’endroit des marocains, devoir institutionnel oblige. La dernière sortie médiatique du Haut-Commissaire au Plan, en compatibilité avec les avis et avertissements des patrons du Conseil de la Concurrence et de Bank Al Maghrib nous conforte dans nos positions et constitue une alerte de plus quant à la gravité du moment.

Le MP a-t-il avancé des propositions pour remédier à la crise de l’inflation ?
Nous avons organisé la 13ème session de l’Université Populaire au courant du mois de Février dernier dans le cadre des activités de l’Académie Lahcen Lyoussi, et qui a débouché sur la présentation de ses propositions sous le titre « l’alternative harakie pour faire face au renchérissement du coût de la vie : dix mesures d’urgence, dix mesures à moyen terme et dix réformes stratégiques ». Il y a d’abord les mesures d’urgence comme l’institution d’un soutien direct aux familles démunies, la révision de la politique d’exportation notamment des denrées alimentaires de base tels les légumes, la mise en place d’un programme d’urgence pour soutenir les populations affectées par le froid et la révision des accords de libre-échange en mettant l’accent sur les produits de base.


Qu’en est-il des mesures à moyen terme ?
Je peux citer en effet, à titre d’exemple, la mise en place d’une institution de vigilance, de suivi et de surveillance proactive des situations d’urgence et des crises attendues, l’organisation et la régulation des marchés de gros et leur restructuration ; la réforme des abattoirs, la réglementation du secteur de l’aviculture, la restriction du système d’intermédiation dans les marchés et le contrôle des abattages clandestins et anarchiques, et enfin le développement de la sécurité sanitaire et la mise en place d’un programme de promotion de la culture alimentaire.

Certains milieux officiels n’hésitent pas à critiquer le Plan Maroc Vert qui, semble-t-il, n’as réussi à assurer une sécurité alimentaire dans notre pays. Que pensez-vous de cela?
Il y a lieu de préciser à cet égard que le Plan Maroc Vert s’inscrit dans le cadre des choix stratégiques fait par le Maroc vers la fin des années 2000 à s’engager dans des réformes sectorielles touchant en particulier, outre l’agriculture, la pêche maritime, l’industrie et le tourisme. S’agissant du Plan Maroc Vert, il fait effectivement l’objet d’appréciations diverses voire de critiques quant à son contenu et ses résultats. De ce point de vue, sans verser dans la critique véhémente et le nihilisme, nous pensons que ce plan a tout de même le mérite de réhabiliter le secteur agricole et amené les pouvoirs publics à lui accorder l’attention méritée en termes de politique économique eu égard à son poids et à son importance dans l’économie nationale.

Toutefois, si des progrès significatifs ont été réalisés au niveau des rendements des spéculations agricoles entreprises, il n’en demeure pas moins que le bilan général du PMV en termes d’efficience dans l’utilisation des ressources en eau, en foncier et en capital reste en deçà des espérances.

Quels sont les principaux reproches que vous faites à ce plan ?
Son mode de gouvernance autocentrée, en ce sens que l’administration et la gestion du plan était restée concentrée au niveau du ministère chargé de l’agriculture, auquel cas, aucun audit externe n’a été effectué pour évaluer les progrès réalisés et partant corriger ou réajuster, les cas échéant, des dysfonctionnements potentiels. Il y a aussi sa vision techniciste et productiviste tous azimuts sans considération aucune pour la vocation réelle du foncier, le potentiel des zones agricoles en ressources en eau, et ainsi pour le climat et l’emprunte environnementale.

Bank Al Maghreb vient de relever le taux directeur à 3% dans l’objectif de juguler l’inflation. Êtes-vous d’accord avec cette mesure prise par la banque centrale ?
Compte tenu de l’origine prédominante de l’inflation dans notre pays consistant en des chocs d’offre, le relèvement du taux directeur dans le cadre d’une politique monétaire restrictive pourrait se révéler inefficace sinon générer des effets contraires, si conduit seul en l’absence d’autres instruments de politique économique à savoir la politique budgétaire, la politique des revenus et la politique de concurrence. Le succès de la politique monétaire reste également tributaire de l’adhésion effective du gouvernement à ce processus monétaire et de l’engagement des banquiers et acteurs financiers à opérer les changements qui s’imposent.

Ainsi, la lutte contre l’inflation dans notre pays gagnerait à identifier la dose adéquate d’un mixage de politique économique (policy mix) sur la base d’un compromis consensuel entre les acteurs institutionnels et acteurs politiques concernés (Gouvernement, Parlement, Bank Al Maghrib, Conseil de la Concurrence, HCP), loin des calculs politiciens et des querelles de chapelles, sans pour autant obérer le budget des ménages nécessiteux et par conséquent éroder le pouvoir d’achat des marocains et affecter leur dignité.

Le Mouvement Populaire a participé à tous les gouvernements précédents qui assument une part de responsabilité dans la crise économique et sociale actuelle. Reconnaissez- vous cette responsabilité et quel est votre projet politique futur pour améliorer votre image?
La création du Mouvement Populaire remonte au lendemain de l’indépendance du Maroc, en tant que prolongement politique et légitime de la résistance et de l’armée de libération. Il a eu le grand mérite de contribuer à l’institutionnalisation du pluralisme et des libertés publiques. Fort de son militantisme et de son expérience de gestion de la chose publique, le MP a toujours oeuvré pour la construction des institutions et la défense de la dignité des marocains, quel que soit son positionnement, s’agit-il de sa participation effective à l’exécutif dans le cadre d’alliances politiques ou sa présence dans l’opposition qu’il a expérimenté dès sa création.

Contrairement au gouvernement actuel, notamment le parti leader de la majorité actuelle, qui balaye d’un revers de la main les acquis des gouvernements précédents et renie les échecs relatifs de certaines politiques adoptées auparavant, le MP, en tant parti émanant du terreau national, ne serait dans le déni ni se soustraire à ces devoirs et ses responsabilités.

D’ailleurs, depuis notre élection en tant que Secrétaire Général du MP et la consécration du dernier congrès national en tant que pacte ou contrat social avec les tous les militants, nous n’avons cessé d’ouvrer dans la promotion d’un nouveau discours politique qui s’inspire des orientations stratégiques bénies par SM le Roi Mohammed VI, qui est compatible avec les choix stratégiques du nouveau modèle de développement et qui s’inscrit dans la dynamique et les perspectives politiques et socio-économiques de notre pays.

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