Casablanca : Nettoyer les écuries


Mohamed Mhidia, le wali de la région de Casablanca-Settat, s’exprime
à l’occasion de la session extraordinaire
du conseil de la région de Casablanca-Settat, le 22 novembre 2023.


Fraîchement nommé par le Roi Mohammed VI, Mohamed Mhidia bouscule déjà l’ordre établi à Casablanca. Homme d’action, il débloque les projets en souffrance afin de dynamiser l’emploi des jeunes, libère l’espace public et éradique les bidonvilles et les constructions anarchiques.

Casablanca est une ville monstre qui inspire à la fois émerveillement et dégoût. Ses habitants sont exaspérés par le spectacle que leur cité donne à voir au quotidien: un tramway flambant neuf sillonnant les artères de la métropole; des boutiques de luxe, ici et là; des immeubles et des gratte-ciels poussant comme des champignons; et, par endroits, des charrettes à traction animale chargées de tout et de rien et lâchant leurs excréments sur la chaussée; des vagabonds quémandant quelques dirhams à chaque feu rouge; des marchands ambulants occupant la voie publique qui provoquent des embouteillages à l’infini; des cafés et restaurants squattant le trottoir… Au fil des années, et au gré des annonces pompeuses de certains responsables sans scrupule qui se sont succédés, les riverains nourrissaient l’espoir de voir Casablanca mériter son statut de capitale économique et de ville intelligente. C’était une peine perdue!

La nomination, le 19 octobre 2023 par S.M. le Roi Mohammed VI, de Mohamed Mhidia comme wali de la région de Casablanca-Settat a été un événement qui n’a pas vraiment accroché au début. Jusqu’à ce que l’ancien responsable de Taza-Al Hoceima-Taounate ou encore de Rabat-Salé-Kénitra, deux wilayas dont le concerné a marqué de ses empreintes la gestion, ne commence à secouer le cocotier.

Chevaux de bataille
Durant sa première prise de parole publique à la tête de la wilaya de Casablanca-Settat, à l’occasion de la session extraordinaire du conseil de la région tenue le 22 novembre 2023, M. Mhidia a évoqué certaines problématiques majeures du Grand Casablanca, dont on comprend qu’elles constituent pour lui la priorité. Il s’agit d’abord de la rareté de l’eau ainsi que de la mobilité, un sujet sur lequel il se trouve que le bureau du conseil régional travaille. M. Mhidia a, en outre, rappelé la nécessité de la mise en place de zones industrielles dans la région et, ainsi, créer de l’emploi, notamment l’emploi des jeunes, un de ses autres chevaux de bataille. L’élimination des bidonvilles et des bâtiments menaçant ruine a, de même, également été mentionnée. Et s’il ne l’a peut-être pas clairement annoncée, la libération de l’espace fait aussi partie des premières actions visibles sur le terrain de M. Mhidia. Enfin, le nouveau wali s’attaque aussi aux cafés et restaurants qui occupent le trottoir pour accueillir encore plus de clients.

M. Mhidia a également eu, le 16 novembre 2023, une longue réunion avec les gouverneurs de la région au sujet des projets bloqués, réunion durant laquelle il a appelé à accélérer la mise en oeuvre des projets situés dans les circonscriptions territoriales respectives desdits gouverneurs et à surmonter tous les obstacles pour qu’ils voient le jour incessamment. Il a auditionné chaque gouverneur sur ce qui empêche certaines zones industrielles de sortir de terre, ou celles qui sont déjà aménagées mais non encore opérationnelles, et a insisté sur le fait de suivre l’exemple de la zone industrielle d’Ouled Azouz, dans la province de Nouaceur.

Ces derniers jours, les préfectures sont, ainsi, en branle-bas. On est sur le qui-vive pour éviter que M. Mhidia ne relève un manquement ou un retard d’exécution des projets programmés. Car depuis son entrée en fonction, il lui arrive régulièrement de prendre tout le monde au dépourvu, avec des visites d’inspection inopinées dans les préfectures de la région, outre l’examen des dossiers en suspens. Des déplacements suivis de sanctions immédiates en cas de défaillances.

Surmonter tous les obstacles
En l’espace de quelques semaines seulement, M. Mhidia a limogé certains responsables de départements et services, à l’issue d’une tournée sur le terrain. C’est le cas du chef de la direction régionale de coordination du développement humain; du chef de la direction régionale des collectivités territoriales; du chef de la direction des études, de suivi et de la modernisation; et du chef du secrétariat du comité régional de coordination. Ces punitions visent à faire bouger la roue des projets bloqués et à trouver des solutions à tous les problèmes liés aux projets inachevés.

M. Mhidia s’est même opposé à la mairie de la ville. Il a adressé, le 7 novembre 2023, une lettre à la maire Nabila Rmili, dans laquelle il a refusé d’approuver la décision de nomination d’une cheffe du service de l’urbanisation, de l’habitat et de la propriété de la région à la direction du conseil de la ville, en raison du “grand nombre de plaintes déposées contre elle par certains promoteurs immobiliers et investisseurs dans le domaine de l’immobilier qui souhaitent obtenir des permis de construire, dans lesquelles ils l’accusent de les chanter et de tergiverser pour la finalisation des projets de construction et des documents administratifs dans les délais”. La décision de M. Mhidia n’est pas la première du genre à l’encontre de la Mme Rmili, puisque son prédécesseur, Saïd Ahmidouche, avait rejeté le budget de la ville de Casablanca, en raison de l’objection des autorités de tutelle à l’augmentation injustifiée des dépenses, en plus des failles qui ont entaché les estimations de la mairie en rapport avec certaines dépenses prévues. Car c’est dire que M. Mhidia livre aussi une bataille à l’anarchie et aux dérapages constatés depuis longue date jusque au plus haut niveau de la gestion de la ville. Mais ouvre-t-il un front contre l’équipe de Mme Rmili? “Non, bien au contraire, l’entente et la coordination entre la mairie et le wali Mhidia est excellente.

Il nous a débloqués des dossiers qui traînaient depuis au moins deux ans”, nous révèle un membre du conseil de la ville. Il cite, à ce propos, plusieurs dossiers, dont celui de l’usine de recyclage des déchets ménagers de 260 hectares situés à proximité de la décharge actuelle de Mediouna et qui a été débloquée par M. Mhidia. “M. le wali a effectué une tournée qui lui a permis de s’arrêter sur les blocages qui se dressent devant la réalisation ou la finalisation de certains projets. Concernant le projet d’usine de recyclage, qui va refléter la vraie image de la ville intelligente, le déblocage rendu possible grâce à l’intervention personnelle de M. Mhidia nous permet aujourd’hui de lancer l’appel d’offre de pré-qualification du projet”, soutient-il.


La circulation, un problème monstre à Casablanca.


Entente et coordination
En sus de ce projet, M. Mhidia a relevé que les sources d’eau de Casablanca ont été bouchés lors des travaux du tramway, ce qui a privé la ville de cette denrée rare alors qu’une pénurie inquiétante a été constatée durant l’été 2023. En bouchant ces sources, des quantités impressionnantes d’eau douce se déversent dans les égouts et finissent par être rejetées dans la mer. Au sujet de la campagne menée par M. Mhidia pour la libération de l’espace public, Ahmed Afilal, vice-président du conseil de la ville de Casablanca, également président de l’Union générale des entreprises et professions (UGEP), temporise. “En tant que Casablancais et qu’adjoint de la maire de la ville, j’adhère totalement à l’action du wali Mhidia. Maintenant, en tant que président de l’UGEP, il faut trouver une alternative aux marchands ambulants. La solution existe, il s’agit en l’occurrence des marchés modèles qui existent déjà en nombre insuffisants.


L’erreur qui a été commise par le passé et qui ne doit plus se reproduire est inhérente à la gestion de ces marchés où l’on place ces marchands. Il faut attribuer leur gestion à des associations de professionnels qui représentent et connaissent les besoins de ces marchands ou commerçants. Aussi, il ne faut pas que ces associations demandent à ces commerçants ambulants de supporter des charges car ces derniers finissent par abandonner le projet et occuper à nouveau l’espace public”, explique M. Afilal.

En entamant les démarches visant à cesser l’occupation illégale et effrénée de l’espace public par des marchands ambulants et des propriétaires de cafés, le M. Mhidia sait pertinemment qu’il fera face à des lobbies puissants à ne pas sous-estimer.

Pénurie inquiétante
“Le problème social est moins important qu’on ne le croit. Il faut d’abord faire la distinction entre l’informel de survie et l’informel de fraude. Pour combattre ce dernier, il faut s’attaquer aux chaînes de valeur, aux grossistes qui distribuent les marchandises de contrebande et affectent les lieux de distribution. Aussi, il faut savoir qu’un marchand ambulant ne peut pas s’approprier une place dans un souk improvisé, mais qu’il doit être toléré par les habitants du quartier ainsi que par les agents d’autorité. Car il s’agit d’une place monétisée. Donc, il faut détruire ces chaînes de valeur, ces lobbies qui continuent d’entretenir ce business illégal et ce réseau de marchands ambulants de la ville”, nous confie un ancien haut responsable de la ville, qui a préféré garder l’anonymat. Ainsi, si le phénomène de l’occupation de l’espace public, à la fois par les marchands ambulants et les propriétaires de cafés, a pris de l’ampleur, c’est aussi ‘’grâce’’ au laxisme voire à la complicité de certains agents d’autorités, comme les moqadems, les “khlifa” et autres caïds.

Stratégie similaire
En résumé, ce sont donc autant les agents d’autorité que les élus (édiles) de la ville qui sont responsables de ce laisser-aller et de cette anarchie qui font fi de toutes les règles et réglementations en vigueur. Beaucoup de Casablancais demeurent sceptiques. D’où le fait que certains continuent de croire, dur comme fer, que l’action de M. Mhidia finira par ne constituer qu’une simple campagne, “du déjà- vu” en quelque sorte. Ils pensent que ces formes d’anarchie finiront, fatalement, par refaire leur apparition. L’échec des anciens walis à extirper le mal depuis ses racines leur sert d’alibi. En effet, du temps du wali M’hamed Dryef puis du wali Driss Benhima, pour ne citer que ces deux responsables, une stratégie similaire a été mise en branle. “L’ancien wali Benhima était ferme et décidé à en finir avec l’occupation anarchique de l’espace public. Il est allé même jusqu’à vouloir rayer de la carte la zone noire que constitue la “joutia” de Derb Ghalef, ce marché aux puces qui occupe un espace public, constitué de taudis en taule et renfermant une activité de contrebande non déclarée. Malheureusement, M. Benhima n’a pas pu faire aboutir son chantier”, se désole un ancien chef d’arrondissement à Casablanca. En tout état de cause, une chose est sûre: la tâche de M. Mhidia sera des plus rudes. De-là à se demander si l’actuel représentant de l’Intérieur réussira là où ses prédécesseurs ont failli… Interrogation loin d’être anodine. Des chantiers à l’arrêt; d’autres en retard; saleté; gestion désastreuse du transport en commun et du stationnement (absence flagrante de parkings);… la gestion de la ville de Casablanca est, le moins que l’on puisse dire, chaotique.


Nabila Rmili visite le chantier de la ligne 3 du tramway, le 30 mars 2022.


Guéguerres entre élus
Casablanca et toute la région vivent depuis quelques années au rythme de problèmes urbanistiques et d’un climat favorable aux règlements de compte, notamment au sein de la mairie. L’occupation de l’espace public n’est que la partie émergente des dysfonctionnements qui entachent la gouvernance de la ville. La région attend la concrétisation de certains projets de développement stratégiques, dont certains ont été lancés conformément aux directives royales. De plus, l’annonce de l’organisation par le Maroc de la Coupe du monde de football de 2030 impose un nouveau regard dans la réalisation des projets pour que Casablanca et ses environs soient à la hauteur de l’événement. Ceci sans rappeler la lutte contre les lobbies du foncier et la relance de chantiers pénalisés par les guéguerres entre élus et responsables locaux.

Un environnement malsain et un laisser- aller qui n’a pas manqué de susciter l’ire de S.M. Mohammed VI. Lors de sa visite à Casablanca le 16 mai 2019, le Roi n’avait pas pu inaugurer de grands projets de développement de la ville ou encore ceux relevant de l’Initiative national de développement humain (INDH) et dont la livraison a été, une fois de trop, renvoyée aux calendes grecques. Les sorties privées de S.M. Mohammed VI à Casablanca lui avaient également permis de constater de visu la lente évolution dans la mise en oeuvre de certains projets et de la mise à l’arrêt d’autres.

Déjà, fin janvier 2019, son séjour à Casablanca, initialement prévu par le protocole pour s’étaler sur trois jours, avait été écourté et n’avait finalement duré que 24 heures. Aussitôt après avoir donné le coup d’envoi de la seconde ligne du tramway casablancais, il avait immédiatement regagné Rabat. Des chantiers qui entrent dans le fameux plan royal de développement 2015-2020 de la ville de Casablanca, dont certains accusent un retard de quelques mois, voire de plus d’un an, quand d’autres sont à l’arrêt. Le plus gros des retards est celui enregistré par le Grand Théâtre de Casablanca, dont les travaux ont débuté le 16 octobre 2014 et qui devait être livré au plus tard en juin 2018. Appelée à être le plus grand complexe culturel dans le monde arabe et en Afrique, cette infrastructure à l’architecture futuriste, qui devait aussi contribuer au développement culturel local, doit encore attendre… Pour combien de temps encore? Dieu seul le sait. Cette déception avait, quelques années plus tôt, alimenté le discours royal au Parlement, en octobre 2013.

IInégalités criantes
A l’ouverture de la session parlementaire, S.M. Mohammed VI avait centré son propos sur l’irresponsabilité des représentants politiques dans l’accomplissement de leurs missions. Il s’est basé sur le mal-développement de Casablanca, ses inégalités criantes et la faiblesse de ses équipements publics. La “gestion défectueuse” des élus, avait expliqué le monarque, était “la source des problèmes” qui fait que “cette ville, qui compte parmi les plus riches du Maroc, […] est la ville des disparités sociales les plus criantes, […] le centre de la finance et des affaires, mais aussi de la misère et du chômage”.

Pourtant, quelques années plus tard, le mal casablancais a encore la peau dure. Les chassés-croisés d’accusations et d’évacuation de la responsabilité sur l’autre a été et demeure encore le recours de nombre d’élus et de responsables pour justifier la situation actuelle. L’espoir, tout l’espoir, est aujourd’hui placé en une personne. Il s’agit en l’occurrence de M. Mohamed Mhidia. Les attentes sont grandes. Les défis aussi. Sera-t-il le ‘’messie’’ qui pourra enfin sauver Casablanca?.

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