Dr. Mohamed Hachem Tyal: "Un adolescent ne peut pas être durablement enfermé chez lui"

Entretien avec Dr. Mohamed Hachem Tyal, psychiatre-psychanalyste, fondateur des cliniques psychiatriques "Villa des Lilas"

La pandémie de Covid-19, qui impose plusieurs mesures restrictives, affecte psychologiquement les adolescents au Maroc. Comment les accompagner durant cette période difficile pour préserver leur santé mentale? Réponses avec Dr. Mohamed Hachem Tyal, psychiatre-psychanalyste, fondateur des cliniques psychiatriques “Villa des Lilas”.

Quel est l’impact de la pandémie sur la santé mentale des adolescents?
Il faut, d’abord, dissocier la pandémie telle qu’elle a été vécue aux premiers jours du confinement, de celle qui a pu impacter la population dans les mois qui ont suivi ceux-ci jusqu’à ce jour. Dans le premier cas, la situation de confinement lié à la pandémie a engendré un véritable traumatisme psychologique vécu par un adolescent non préparé à ce genre de situations.

Ce traumatisme va constituer une véritable effraction dans la vie psychique de cette personne avec toutes les conséquences sur son équilibre psychique qui va s’exprimer sous forme d’anxiété, de dépression et/ou de bouffée délirante. Le traumatisme est d’autant plus déstructurant qu’il arrive chez une personne qui est fragilisée par le fait même de l’adolescence, période durant laquelle on est dans un remaniement de tout notre fonctionnement aussi bien physique que psychique.

Un adolescent a besoin de rencontrer des personnes, d’échanger, et d’outrepasser certains interdits. Un ado, c’est quelqu’un qui ne peut pas être durablement enfermé chez lui. Quand on lui impose cette situation, cela accroît en général très sensiblement les tensions avec ses proches. Tous ces aspects rendent extrêmement délicate leur situation dans ce contexte de Covid-19.

Peut-on connaitre les différents troubles présentés par les adolescents dans pareil contexte?
Les adolescents dans ce contexte vont souvent présenter des troubles anxieux, développer une hyperréactivité émotionnelle, des états dépressifs, des troubles psychosomatiques ou encore des addictions à la cigarette, aux drogues, à l’alcool. Il existe d’ailleurs plusieurs études qui font état du fait que la moitié des parents interrogés révèlent que leurs enfants ont des perturbations liées à la situation engendrée par le Covid-19. Ceci est corroboré par le fait que les professionnels de la santé mentale ont constaté que le nombre de consultations des adolescents est nettement plus important dans ce contexte de pandémie.

Nous avons reçu à la Villa des Lilas, dans ce contexte de pandémie, un nombre relativement important d’adolescents, à des fins d’hospitalisation. Nous avons, dans la clinique, une équipe spécialisée qui les prend en charge. Lors des entretiens de ces professionnels avec les ados, on sent à quel point ils ont un besoin énorme d’être entendus et d’être accompagnés psychologiquement, ce dont les parents ne se rendent le plus souvent pas compte. Certains n’ont même pas besoin de prendre des médicaments durant le traitement.

En dehors de l’institution, j’ai eu souvent à participer à des ateliers dans des établissements scolaires, où j’ai moi-même pu constater toute la jouissance et la satisfaction des élèves dès lors qu’on s’intéresse à leur souffrance psychologique. En post-hospitalisation, le travail psychologique continue grâce à l’accompagnement d’un psychologue et d’un pédopsychiatre. Les résultats de cette prise en charge en ambulatoire sont globalement très satisfaisants. Qu’en est-il du risque de suicide? Les suicides des adolescents ont nettement augmenté durant cette pandémie. En effet, l’adolescent est un être fragile qui peut très facilement glisser dans des choses qu’il ne peut pas supporter.

Ayons bien en tête que le risque suicidaire est important chez lui, surtout quand le problème dure et que personne n’entend sa souffrance ou n’arrive pas à décoder ses comportements à problèmes comme l’expression d’un véritable mal-être. Les parents n’arrivent le plus souvent pas à entendre au-delà des discours de leurs enfants ou ne prêtent pas attention aux glissements dysfonctionnels de leurs enfants qui s’expriment à travers les perturbations de leur sommeil, les absences répétées, les troubles du comportement. D’où l’importance, pour les parents, d’être vigilants à ces troubles et de ne pas hésiter à solliciter des pédopsychiatres devant leur constatation de tels problèmes chez leur progéniture afin d’alléger cette souffrance.

Le manque de visibilité sur la fin de la crise ne risque-t-il pas d’exacerber cette souffrance?
Beaucoup d’entre eux pensaient probablement à un retour à la vie normale. Tel n’est pas le cas actuellement. Et cela devient extrêmement problématique puisqu’ils n’ont pas de visibilité quant à l’issue de cette pandémie. Ayant mobilisé toutes leurs ressources pour gérer cette situation, ils essaient de ne pas trop souffrir de cette réalité en maintenant des communications par téléphone avec leurs amis, en les voyant en cachette ou en s’adonnant à des activités en parallèle.

J’ai assisté récemment à une conférence durant laquelle j’ai appris que de nombreux élèves de Terminale ont jeté leur dévolu sur le sport et la cuisine, pour «sauver leur peau», disaient- ils. Ils essaient ainsi de développer des mécanismes adaptatifs susceptibles de leur permettre d’être moins dans la souffrance, à des degrés plus ou moins importants. Toutefois, ce manque de visibilité sur la fin de cette crise n’est pas en soi négatif, on peut même dire qu’il est plutôt positif par certains de ses aspects.

En effet, l’être humain est capable de s’adapter à toutes les situations de vie sinon nous n’existerions plus en ce bas monde. Mais, pour activer ces mécanismes adaptatifs, il faut qu’il ait conscience de la durabilité d’une situation.

Quel doit être le rôle des parents?
Les parents doivent dire la vérité à leurs enfants et éviter de leur transmettre de fausses informations sur cette crise. Sinon, cela aura comme effet d’augmenter l’angoisse de ces jeunes et ne leur permettra surement pas de développer leurs mécanismes adaptatifs naturels.

Le modèle d’enseignement hybride rend-il leur situation plus complexe?
Le modèle d’enseignement en distanciel pose problème à plusieurs élèves. L’absence de présentiel enlève en effet la possibilité à nos enfants d’interagir avec le groupe et avec l’enseignant. L’école n’est, en effet, pas seulement un lieu où se transmet de la connaissance. Elle permet aussi des interactions avec leur environnement immédiat, ce qui constitue un élément majeur de la construction de la personnalité de ces jeunes.

L’apprentissage à distance devient donc très problématique pour bon nombre d’entre eux si ces éléments ne sont pas pris en compte. Eu égard à cela je recommande souvent aux enseignants d’interagir autrement avec leurs élèves, en échangeant sur d’autres sujets, au-delà des cours, comme sur le football, le cinéma, les difficultés de leur quotidien, dans un partage dans la chaleur des relations humaines, pour leur permettre de surpasser cette difficulté liée au distanciel.

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