Mohamed Benchaâboun, nouvel ambassadeur du Maroc en France

Au nom de Sa Majesté chérifienne

Nommé à la tête de l’ambassade du Royaume à Paris, le désormais ex-ministre de l’Économie aura bien du pain sur la planche pour remettre d’aplomb les relations entre Rabat et l’ancienne puissance coloniale, récemment émaillées de nombreux couacs. Sera-t-il l’homme de la situation?

Paris, Mohamed Benchaâboun y a déjà représenté le Maroc, et fort bien: c’était dans la première moitié des années 1980, et celui qui s’apprête à fêter le 12 novembre 2021 son soixantième anniversaire fréquentait alors, au même titre que de nombreux autres brillants étudiants marocains appelés par la suite à faire partie de l’élite du Royaume, une des fameuses grandes écoles françaises et en l’espèce l’École nationale supérieure des télécommunications (ENST). À Télécom Paris, comme on l’appelle communément, M. Benchaâboun est d’ailleurs resté fortement attaché, au point de présider jusqu’au 31 mai 2021 l’Association Telecom Paris Alumni Maroc (ATAM), qui réunit les lauréats nationaux de l’établissement, avant de passer le relais au PDG du groupe Intelcia, Karim Bernoussi.

Partenaire historique
Mais c’est une autre paire de manches que d’avoir la charge de la diplomatie chérifienne dans la capitale française: remplacé deux jours plus tôt par Nadia Fettah Alaoui à la tête du ministère de l’Économie et des Finances, M. Benchaâboun s’est donc vu désigner, lors du conseil des ministres présidé ce 17 octobre 2021 par le roi Mohammed VI au palais royal de la ville de Fès, ambassadeur du Maroc en France. Le communiqué du Cabinet royal publié dans la foulée de ce conseil des ministres a insisté que c’est “sur proposition du Chef du gouvernement et à l’initiative du ministre des Affaires étrangères, de la Coopération africaine et des Marocains résidant à l’étranger” que “Sa Majesté le Roi, que Dieu l’assiste, a bien voulu [le] nommer” -lui ainsi que, soit dit en passant, Youssef Amrani, muté d’Afrique du Sud à la capitale belge, Bruxelles, pour y être ambassadeur auprès de l’Union européenne (UE)-, mais personne ne s’y trompe: c’est un secret de polichinelle qu’en ce qui s’agit de décisions diplomatiques aussi stratégiques que le choix d’un ambassadeur auprès d’un partenaire historique comme l’est l’ancienne puissance coloniale française, c’est le Palais qui garde la main.

D’autant plus que M. Benchaâboun a, on le sait, depuis belle lurette maille à partir avec le Chef du gouvernement en question, en l’occurrence Aziz Akhannouch; l’appartenance commune des deux hommes au parti du Rassemblement national des indépendants (RNI), présidé par M. Akhannouch, ne les ayant jamais véritablement rapprochés -ce dernier avait notamment publié, en avril 2020, une tribune médiatique pour fustiger la “politique d’austérité” de M. Benchaâboun, qualifiée même de “grossière erreur”.

Et qui plus est, M. Akhannouch avait lui-même insisté, suite aux déclarations irrédentistes de décembre 2016 du secrétaire général du Parti de l’Istiqlal (PI), Hamid Chabat, sur la Mauritanie, que la diplomatie, dans son ensemble, doit être et reste un “domaine réservé” du Roi. Il s’agit donc là, à n’en point douter, d’un choix éminemment royal que celui de voir M. Benchaâboun prendre poste au 5, rue Le Tasse.

Ce qui, au demeurant, renseigne sur une partie de ses motivations: on le sait depuis son intronisation en juillet 1999, le roi Mohammed VI aime à s’appuyer sur des hommes de confiance, dès lors que ceuxci font leurs preuves. Un cas éloquent est celui d’ailleurs du désormais prédécesseur de M. Benchaâboun à Paris et nouveau ministre de l’Éducation nationale, du Préscolaire et des Sports, Chakib Benmoussa, qui a tour à tour été ministre de l’Intérieur -après avoir été près de quatre ans durant secrétaire général du même département-, président du Conseil économique, social et environnemental (CESE) et président de la Commission spéciale sur le modèle de développement (CSMD).

Expérience particulière
Appartenant, à deux ans près, à la même génération que le roi Mohammed VI, M. Benchaâboun n’a, au cours des quelque vingt dernières années, pas été en reste: il a été, de septembre 2003 à février 2008, directeur général de l’Agence nationale de réglementation des télécommunications (ANRT), avant de rester pendant plus de dix ans président-directeur général de la Banque centrale populaire (BCP). Jusqu’à donc devenir, en août 2018, ministre de l’Économie en lieu et place de Mohamed Boussaïd, limogé après avoir inséré dans le projet de loi des finances (PLF) des dispositions controversées relatives à la vente par le groupe Saham de Moulay Hafid Elalamy -alors ministre de l’Industrie, de l’Investissement, du Commerce et de l’Economie numérique- de sa branche assurance au sud-africain Sanlam.

Mais dès l’obtention de son diplôme de Télécom Paris en 1984, M. Benchaâboun avait, en fait, commencé à creuser son sillon: il débute sa carrière au sein de la filiale marocaine d’Alcatel-Alstom, à une époque où cette dernière est la deuxième plus grande entreprise de France, puis rejoint, déjà, en août 1996, le ministère de l’Économie, et ce en tant que directeur à l’administration des douanes et impôts indirects. Il y reste quelque trois ans, et, pour la première fois au tournant du siècle, se tourne vers le secteur bancaire, en étant successivement, en tant que directeur général adjoint, chargé des services communs et du pôle développement de la BCP, dont il présidera donc ultérieurement aux destinées.

Cette expérience particulière dans le domaine de la finance, a-t-elle également pu compter à l’heure de décider de l’installer sur les bords du fleuve de la Seine? On en saura sans doute plus, au fur et à mesure, mais ce qui est certain, c’est est que la dominante économique s’impose de plus en plus non seulement au niveau des relations avec la France, mais généralement l’ensemble des pays européens, à l’heure où le Maroc aspire désormais à mettre à profit la pandémie de Covid-19 pour récupérer une partie des unités industrielles que le Vieux Continent aspire à “rapatrier” de Chine, qui s’est avéré trop éloignée au moment où les chaînes logistiques internationales se sont grippées en même temps qu’elle devient de plus en plus chère.

Et à ce titre, le travail diplomatique importe de façon souvent décisive: on se rappelle par exemple que c’est grâce à l’entregent personnel du roi Mohammed VI, qui avait alors dépêché le Premier ministre Driss Jettou lui-même en Hexagone, que le Maroc avait pu arracher au nez et à la barbe de la Turquie l’ouverture par Renault de l’usine qui finira par voir le jour en septembre 2007 dans la ville de Tanger -le Souverain prendra même le téléphone pour appeler le PDG du groupe automobile, Carlos Ghosn, et achever de le convaincre.

Et, on peut l’imaginer, il y a un lourd travail qui, à ce propos, attend M. Benchaâboun, d’autant qu’une partie de la classe politique française, de gauche comme même de plus en plus de droite -avec à la tête des “frondeurs”, le polémiste d’extrême droite et candidat putatif à la présidentielle Eric Zemmour-, pousse de plus en plus ouvertement à ce qu’elle appelle la “relocalisation” des usines françaises d’outremer et notamment celles du Maroc: le ministre de l’Économie et des Finances français, Bruno Le Maire, avait lui-même fustigé, en octobre 2019, ces usines en citant nommément le Royaume ainsi que la Slovaquie et la Turquie, avant de faire machine arrière, suite à la polémique, au cours de sa visite de janvier 2020 au Maroc.

Potentiel tropisme
Mais il ne faut pas pour autant négliger l’aspect purement politique des relations maroco-françaises, et ce dans la logique d’“indépendance dans l’interdépendance” défendue notamment, au moment du départ de la France en mars 1956, par l’ancien président du conseil des ministres français, Edgar Faure.

Sous le président Emmanuel Macron, dont on redoutait un potentiel tropisme algérien du fait de ses déclarations généralement avenantes envers la voisine de l’Est au cours de sa campagne de 2016-2017, ces relations sont finalement restées “normales” dans le fond, en ce sens qu’en dehors des dérapages sinon néocolonialistes, du moins paternalistes habituels -comme par exemple eu égard à la décision du 28 septembre 2021 du gouvernement français de réduire le nombre de visas octroyés aux citoyens marocains sous le prétexte fallacieux et à vrai dire électoraliste de non-coopération en matière de migration irrégulière-, il n’y a pas eu de véritable changement de doctrine, notamment et surtout par rapport au différend avec l’Algérie autour de la région du Sahara, où Paris continue d’appuyer l’initiative marocaine du 11 avril 2007 pour la négociation d’un statut d’autonomie.

Mais c’est justement de ce caractère normal que le Maroc ne veut plus maintenant: évoquant, en conférence de presse, ce différend, le ministre des Affaires étrangères, Nasser Bourita, avait par deux fois appelé l’Europe particulièrement, en janvier et mars 2021, à sortir de sa “zone de confort” et à trancher.

Relations d’amitié
Le même ministre avait par ailleurs indiqué, dans une interview diffusée par le média électronique Kifache TV quatre jours après la reconnaissance du 10 décembre 2021 par les États-Unis de la souveraineté du Maroc sur ses provinces sahariennes, qu’il n’y avait plus lieu du langage usuel s’attelant à défendre le processus de paix mené depuis septembre 1991 sous l’égide de l’Organisation des Nations unies (ONU) mais sans véritablement se jeter à l’eau et reconnaître la complète intégrité territoriale du Royaume jusqu’à la ville de Lagouira, à la frontière avec la Mauritanie.

Adepte du “en même temps”, expression qu’il a souvent à la bouche, M. Macron a passé la quasi totalité de son mandat à vouloir ménager le chou et la chèvre, en laissant par exemple son parti de La République en marche (LREM) ouvrir une antenne dans la ville de Dakhla, au Sahara marocain, tout en en regrettant, par porte-parole du gouvernement interposé, cette décision.

Et cela pour rester la queue entre les jambes: au final et pour avoir simplement rappelé, le 30 septembre 2021, certaines vérités relatives au système algérien, notamment son caractère “politico-militaire”, il a vu la voisine de l’Est rompre avec son pays et interdire aux avions militaires français de survoler son territoire, tandis que par exemple le ministre du Travail algérien, El Hachemi Djaâboub, n’hésitait pas à qualifier le 8 avril 2021 la France d’“ennemi traditionnel et éternel”.

Et côté marocain et même si le roi Mohammed VI se félicitait, dans son dernier discours de la Révolution du Roi et du peuple du 20 août 2021, des “solides relations d’amitié et d’estime mutuelle qui [l]’unissent à [M.] Macron”, une sorte de suspicion finit, bon gré, mal gré, par s’installer. Ayant désormais la réputation bien établie d’“homme de dossiers”, M. Benchaâboun aura, de fait, bien du pain sur la planche désormais pour aider à véritablement remettre le cours des relations entre le Maroc et la France dans le sens correct de l’Histoire. À Paris même il était donc devenu un spécialiste éminent des télécommunications; maintenant le temps est venu pour lui pour montrer qu’il peut également s’y illustrer en termes de “réseaux” humains...