Entretien avec Mohamed Alamouri, président de la Fédération interprofessionnelle marocaine des fruits rouges Interproberries Maroc (IPBM)

Mohamed Alamouri : "Ce qui irrite les Espagnols, c’est que nous produisons et exportons une fraise de qualité avant eux"

Après les attaques récurrentes et acharnées des agriculteurs espagnols contre les camions transportant les produits agricoles marocains, le lobby agricole espagnol a véhiculé jeudi 7 mars 2024 des messages visant à porter atteinte à la réputation de la fraise marocaine. Le point sur les tenants et les aboutissants de cette affaire avec l’ancien président de la Confédération marocaine de l’agriculture et du développement rural (Comader).


Quels sont les dessous de la campagne de désinformation en Espagne visant la fraise marocaine ?
A ce jour, nous n’arrivons pas à comprendre la virulence et la méchanceté de cette attaque contre la fraise marocaine. Nous nous posons d’ailleurs des questions sur « le pourquoi », sachant que la filière espagnole des fruits rouges est présente au Maroc et exporte un produit marocain. C’est le cas de plusieurs grandes entreprises espagnoles basées à Larache et à Kénitra spécialisées dans les fraises fraîches et surgelées. Les entreprises ont des plantations de fraisiers et des usines industrielles de conditionnement. Bien entendu, il existe d’autres entreprises implantées ailleurs, à Agadir et dans d’autres villes du Royaume. Cela dit, les attaques ont survenu à la suite d’une alerte lancée par les autorités espagnoles chargées du contrôle sanitaire des produits alimentaires. Après analyse d’un échantillon d’une cargaison de 1,5 tonne de fraise marocaine entrée par le port d’Algésiras à la mi-février 2024, les autorités ont détecté la présence de l’hépatite A.

Cette cargaison appartient à un producteur marocain qui dispose d’une station de conditionnement à Larache. Il faut savoir que la détection de l’hépatite A se produit couramment. C’est dire que l’affaire a été surdimensionnée. Puis, le 4 mars 2024, le système d’alerte rapide de la Commission européenne ‘’RASFF’’, qui siège en Allemagne et lance des alertes sur les produits agroalimentaires, l’a signalé sur son portail et a officiellement notifié l’Office National de Sécurité Sanitaire des produits Alimentaires (ONSSA) à ce propos.

Ce dernier a commencé par analyser la production suspectée. Le résultat de l’analyse était négatif, c’est-à-dire que la fraise en question ne présentait pas une contamination à l’hépatite A. Ensuite, pour plus d’assurance, l’ONSSA a décidé de bloquer les exportations de la fraise marocaine en attendant les résultats des analyses de toute la production marocaine. Une inspection des unités industrielles qui disposent de certifications d’hygiène mondialement reconnues a été alors entreprise. Heureusement, les centaines d’analyses effectuées se sont révélées toutes négatives. Ce qui me pousse à penser qu’il s’agit d’une rancune sans pareil avec pour but de dénigrer le Maroc et ses produits agricoles.


Pourquoi, selon vous, autant de méchanceté et de rancune ?
Selon les termes de l’accord de libreéchange liant le Maroc à l’UE, nous exportons la fraise entre le 1er novembre et le 31 mars de chaque année avec un taux de droit de douane de 0%. Au cours du mois d’avril, nous avons négocié l’exportation d’un contingent de 3600 tonnes, sans droits de douane. Pour ce qui est du mois de mai, on continue à exporter avec un droit de douane préférentiel. Ce qui provoque l’ire des agriculteurs espagnols, c’est surtout que le Maroc est un pays du Sud, ensoleillé, doté d’un climat propice à la culture et à une production précoce des fraises de très bonne qualité. Nous arrivons donc à en produire et à en exporter avant eux et cela ne manque pas de les irriter. Mais ce qui renforce la perception qu’il s’agit bel et bien d’un complot, c’est que l’Italie a lancé le 8 mars 2024 une alerte aux norovirus contre la myrtille surgelée d’origine allemande. Mais les médias et les professionnels européens ont préféré taire cette alerte. D’autant plus qu’en Espagne, il existe des partis politiques comme Vox qui soutient et appuie les associations des professionnels agricoles et de la fraise en particulier, en lançant constamment des messages racistes et xénophobes contre le Maroc.

Pensez-vous que cette propagande a un lien avec les attaques contre les produits agricoles marocains qui se poursuivent depuis quelques semaines en Espagne ?
Évidemment. La Confédération marocaine de I’agriculture et du développement rural (COMADER) a dénoncé dans un communiqué, publié jeudi 29 février 2024, l’acharnement du lobby agricole espagnol contre les fruits et les légumes marocains et a annoncé sa décision de porter plainte auprès des tribunaux de commerce espagnols. C’est fort probable que cette communication ait provoquée les nouvelles attaques acharnées contre la fraise marocaine. Car comment expliquer alors qu’aucun pays membre de l’Union européenne ne s’est plaint de la fraise marocaine sachant que le Maroc exporte vers tous les pays de ce groupement économique. Aussi, le Maroc occupe l’avant dernière place en termes d’alertes phytosanitaires de 2022 au 8 mars 2024 (voir l’histogramme).

Vous avez subi des pertes importantes. Qu’en est-il du côté espagnol ?
Cette violence rare et la virulence avec laquelle ils ont véhiculé leurs messages attentant au produit agricole marocain et particulièrement à la fraise ont eu un effet inverse. Cela s’est retourné contre eux puisqu’effrayés, les Espagnols ont décidé de ne plus consommer la fraise espagnole. Les professionnels de notre voisin ibérique ont essuyé des pertes énormes. Constatant la hausse des invendus, ils ont décidé de lancer dans les supermarchés une campagne de propagande sur leurs fraises, avec des slogans tels «Nous avons la santé, la sécurité et la résilience».


Histogramme des alertes alimentaires dans
l’UE concernant les productions de la fraise

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