Mohamed Abdelouahab Rafiqui: "L'intolérance dans notre société m'inquiète"

Entretien avec Mohamed Abdelouahab Rafiqui, directeur du centre de recherche Al mizane

Ancien cheikh salafiste, incarcéré dans le cadre des attentats du 16 mai 2003 à Casablanca, puis gracié par le Roi, et connu sous le nom d’Abou Hafs, Mohamed Abdelouahab Rafiqui est aujourd’hui un repenti qui prêche la tolérance et l’acceptation de la différence et lutte contre l’extrémisme religieux. Dans cet entretien, à bâtons rompus, Rafiqui se dévoile et nous confie comment il a réussi sa quête de soi. Il revient sur les origines de l’extrémisme religieux au Maroc, l’intolérance qui gagne du terrain, les chantiers louables lancés par le Maroc pour lutter contre la radicalisation des jeunes et le rôle de l’Etat, des partis politiques et de la société civile dans cette lutte.

Pour commencer, veuillez nous expliquer les différences entre des termes utilisés parfois à tort et à travers, créant le plus souvent des amalgames. C’est quoi, la différence entre un salafiste, un islamiste, un extrémiste, un intégriste, un takfiriste…?
Un salafiste est un partisan du mouvement du salafisme. Selon ses adeptes, tous les problèmes que traverse aujourd’hui le monde, notamment le sous-développement, sont dus au fait que les gens ont dévié des pratiques et règles édictées par Al-Salaf al-Salih (les pieux ancêtres, Ndlr), de l’époque du Prophète Mohammed et ses disciples. Il existe plusieurs courants de salafisme, mais leur point commun est le retour aux règles, aux lois (la Charia) et au même système qui avait régné à l’époque du Prophète Mohammed. De son côté, l’islamisme est apparu avec l’émergence du mouvement de l’islam politique. Les islamistes veulent se différencier des musulmans par leur ambition ultime d’islamiser la société, en utilisant la politique comme moyen pour arriver à leurs fins. Ils portent des pensées et des idéologies qu’ils veulent appliquer à l’ensemble de la société. La doctrine islamique doit, selon eux, constituer la base pour gérer un Etat et une nation. Maintenant, pour ce qui est des intégristes, c’est une étape développée du salafisme. Tu peux être salafiste sans être forcément intégriste, mais pour être intégriste, tu dois être un salafiste portant des idées très extrémistes et portant surtout des jugements, parfois haineux et très durs, envers les autres. C’est ce qu’on pourrait appeler le Takfirisme. En fait, il existe plusieurs niveaux d’intégrisme. Un intégriste n’est pas automatiquement violent, mais en considérant, de manière excessive, les autres, particulièrement les musulmans ne partageant pas les mêmes idées et pratiques, comme des apostats et en les rejetant de la société, on peut devenir violent. Ceci peut mener à ce qu’on appelle le terrorisme, issu du mot terreur, et au jihadisme armé.

Le Maroc n’est pas exempt de ces formes d’extrémisme religieux et de terrorisme. Quelle a été l’origine de cette radicalisation d’une frange de la société?
Il faut rappeler qu’historiquement, le Maroc, de par sa culture amazighe tolérante et ouverte envers les autres, son éloignement géographique de l’Orient et de la péninsule arabique, a été considéré, depuis des siècles, comme une terre d’accueil de plusieurs religions. Depuis l’apparition de l’islam, on comptait des fidèles de religions différentes qui, pourtant, cohabitaient ensemble. Mais, il y a deux siècles de là, deux sultans ont permis l’entrée par la grande porte du Wahhabisme au Maroc. Il s’agit du sultan Mohammed ben Abdellah, appelé aussi Mohammed III, sultan de 1757 à 1790 et Moulay Slimane (Slimane ben Mohammed) qui a régné de 1792 à 1822. Ce dernier était connu pour être un grand adepte du Wahhabisme et de sa vision très puritaine de l’islam. Pour des raisons politiques, les deux sultans ont imposé cette vision puritaine à la société marocaine et n’ont pas caché leur animosité, notamment contre les confréries soufies, générant d’importantes tensions avec les zaouïas durant plusieurs années. Malgré ceci, les penseurs marocains de l’époque ont réussi à contrecarrer leurs desseins idéologiques. Au 20e siècle, précisément durant la fin des années 70 et début 1980, le contexte mondial et géopolitique de l’époque a mené à des rapprochements avec l’Arabie saoudite, qui connaissait son apogée, grâce notamment au pétrole, mais faisait face à plusieurs tensions régionales, notamment avec l’Iran. Grâce au soutien de l’Arabie saoudite, on a alors mené un projet d’islamisation de la société marocaine, ce qu’on appelait Al Akhwana, pour combattre surtout les courants marxistes qui trouvaient dans les universités marocaines des oreilles attentives et gagnaient en puissance. La propagation de la pensée wahhabite saoudienne s’est alors renforcée, nous avons fermé les branches sociales et de philosophie et lancé les branches islamiques dans les universités. Les écoles coraniques se sont multipliées et on distribuait des livres et casettes de prédicateurs wahhabites par millions. Et de grandes mosquées sont construites, servant de propagande pour le courant wahhabite, dont la plus importante est la mosquée Al Saoud, à Casablanca.

En voulant contrer la gauche, l’Etat, contribuant à la création d’un monstre idéologique qui a étendu ses tentacules dans la société, est-il aujourd’hui responsable de cet extrémisme religieux et dont il a été victime, on se rappelle encore des attentats du 16 mai 2003 et ceux d’Argana à Marrakech en 2011?
L’Etat n’est pas le seul responsable de l’extrémisme religieux au Maroc. Toutefois, on peut dire qu’il a fait de mauvais choix politiques. Le Maroc d’aujourd’hui est différent. Plusieurs réformes et chantiers ont été lancés pour lutter contre cet extrémisme religieux. Plusieurs actions salutaires ont été initiées, mais on ne peut pas changer la donne en 10 ans, il nous faudra au moins 30 ou 40 ans, mais en s’attaquant au volet idéologique plutôt que d’opter pour la solution sécuritaire.

Qu’en est-il des partis politiques, de la société civile, de la société…? Sont-ils aussi responsables?
Nous sommes tous responsables, Etat, partis politiques, société civile, médias, société… Si l’Etat a une part de responsabilité, on se demande pourquoi les partis politiques n’ont absolument rien fait pour limiter la radicalisation de la société et lutter contre l’intégrisme religieux. Que ce soit pendant le siècle dernier lorsque le salafisme wahhabite gagnait nos rues et villes ou après les attentats terroristes, nos partis politiques n’ont pas bougé le petit doigt. Quant aux médias, on ressent un certain laxisme. Je lis parfois dans des journaux ou sites électroniques, des discours qui font froid dans le dos, des discours intégristes et takfiristes. C’est dangereux. Concernant la société, j’ai été à plusieurs reprises sidéré de voir certains de mes concitoyens défendre des extrémistes prônant des messages très haineux. Parfois, comme lors des opérations de mise hors état de nuire de cellules terroristes, des citoyens remettent en cause la véracité de ces opérations, pourtant indispensables pour le maintien de l’ordre, de la sûreté et de la stabilité du pays. Que ce soit sur les réseaux sociaux ou dans la rue, on observe une normalisation de cet extrémisme, une normalisation imprudente et très risquée. Et ça fait peur.

Mohamed Abdelouahab Rafiqui, ou Abu Hafs, n’a pas toujours été assez modéré dans ses propos. Vous étiez cheikh salafiste, vous avez rejoint l’Afghanistan dans les années 90, après des études islamiques en Arabie saoudite, vous étiez l’un des principaux inculpés dans le cadre des attentats du 16 mai, vous avez fait de la prison et puis gracié par le Roi. Comment Abu Hafs est-il redevenu Abdelouahab Rafiqui, ce repenti qui lutte contre l’extrémisme religieux. Quel a été le déclic?
Vous savez, après tout ce parcours, je me sens très chanceux. J’ai grandi dans un environnement très conservateur et extrémiste, mais je me suis vite pris en main. Ça peut paraitre bizarre, mais la prison m’a aidé. Durant des années, incarcéré, j’ai eu la chance de m’adonner à la lecture. La lecture m’a sauvé. Personne ne m’a poussé à le faire. J’ai été très curieux et j’ai dévoré des centaines, des milliers de livres et écrits.

Ça a été un choc pour moi. Je me suis rendu compte que j’ai été littéralement berné des années durant et j’ai pu, heureusement, revoir toutes mes convictions. Si je suis aujourd’hui, comme vous dites, modéré, c’est grâce à cet acheminent naturel de recherches, de lecture, de curiosité intellectuelle et d’ouverture sur l’autre. Si depuis mon jeune âge, j’ai suivi des études, pour la plupart, islamiques, en prison, j’ai pu goûter au plaisir de feuilleter des livres très riches traitant de la philosophie et tous ses courants, la psychologie, l’histoire… C’était un choc pour moi et ça m’a permis d’ouvrir les yeux sur beaucoup de fausses interprétations.

Quel est le livre du déclic? Le livre qui vous a permis de déclencher ce changement et cette quête de soi?
J’ai eu la chance de lire beaucoup de livres. En philosophie, je me suis intéressé particulièrement à Spinoza et à ses travaux sur la religion. Mais pour répondre à votre question, je dirais que le livre qui m’a véritablement ouvert les yeux est incontestablement “Siyar A’lam al-Nubala” (Biographies des nobles personnages, Ndlr) de l’imam Adh- Dhahabî, un savant du hadith et historien musulman. Ce livre, qui comporte des biographies du Prophète Mohammed, de ses disciples et compagnons, inclut également des biographies de médecins musulmans, de romanciers, poètes… Il raconte la vie en société à cette époque et traite différemment ce qu’on m’avait inculqué dans le salafisme. Ça a été un grand choc pour moi. J’ai découvert comment j’ai pu subir pendant tout ce temps un tel abrutissement obscurantiste dangereux. Et c’est de là où j’ai eu ce fameux déclic.

La précarité, la pauvreté, le chômage, l’analphabétisme, sont-ils effectivement un terreau fertile à la radicalisation?
Il s’agit de facteurs qui peuvent mener à la radicalisation, mais ils ne sont pas les seuls facteurs qui mènent essentiellement à la radicalisation. Beaucoup de terroristes ne sont pas issus de quartiers défavorisés. Le meilleur exemple est celui de Fatiha Mejjati, une jihadiste qui a côtoyé les Talibans, membre d’Al-Qaïda et de Daech. Figurez-vous qu’elle habitait le quartier Gauthier, l’un des plus huppés de Casablanca. Pour mon cas, je suis issu d’une famille de fonctionnaires, j’avais un niveau Master et je préparais mon doctorat lorsque j’ai été incarcéré. Tout cela pour vous dire que la précarité ou la pauvreté ne sont pas des éléments essentiels ou déclencheurs, mais c’est la forte conviction dans une idéologie extrémiste qui mène au terrorisme.

Êtes-vous pour l’exploitation de la religion à des fins politiques?
Je suis contre l’usage et l’exploitation de la religion pour arriver à des fins politiques. La religion peut être présente pour la gestion d’un Etat, mais elle ne doit pas être utilisée dans le cadre d’une compétition politique pour gagner dans les urnes par exemple. Je suis contre l’utilisation de tout discours religieux, d’expressions religieuses, de Hadiths, du Coran, dans un contexte politique pour gagner la sympathie des gens, alors que nous ne défendons qu’une idéologie. La compétition politique doit se faire sur le terrain des programmes.

Vous avez, à cause de vos positions modérées été l’objet d’attaques verbales de la part de prédicateurs remettant en cause votre intégrité. Vous avez même reçu des menaces de mort à plusieurs reprises. Etes-vous inquiet quant à l’effritement de la tolérance au sein de notre société?
Je ne vous cache pas que je suis très inquiet par rapport à l’intolérance qui gagne du terrain chez nous. Parfois je reçois des réactions très virulentes de la part de professeurs universitaires ou de gens connus, qui ont de l’influence sur nos jeunes, simplement parce qu’ils sont en désaccord avec moi. Nous devons respecter les avis différents et nous devons leur garantir le droit d’exprimer leurs opinions, même si nous ne sommes pas du même avis.

L’Etat doit intervenir pour faire respecter ce droit. Au delà du rôle de l’Etat, l’école et la famille ont un rôle central dans l’édification d’une société tolérante et respectueuse de la différence. On doit éduquer l’enfant dès son jeune âge à l’ouverture, à la tolérance et à l’acceptation d’autrui.


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