"Le modèle de développement doit être le produit de notre génie collectif"

ENTRETIEN AVEC GHALI FASSI FIHRI, cofondateur d’Al-Mountada

Dans cette interview, Ghali Fassi Fihri revient pour Maroc Hebdo sur la contribution que le think tank Al-Mountada, que lui et Ghassane Benchekroun avaient fondé en juillet 2018, a récemment apporté au débat sur le modèle de développement.

Votre think tank, Al-Mountada, vient de publier sur son site web une “contribution”, comme vous l’avez intitulée, sur le nouveau modèle de développement. Pouvez-vous nous en dire plus?
C’est effectivement une contribution de notre part au débat relatif à notre modèle de développement, que S.M. le Roi appelle, comme vous le savez, à revoir depuis le discours qu’il avait fait au parlement en octobre 2017. Ce que je dois d’abord préciser, c’est que ce n’est pas la première fois que nous nous saisissons de la question, puisque nous avons déjà eu l’opportunité de la traiter, certes de façon partielle, dans des documents que nous avions précédemment réalisés à l’occasion des dernières Assises de la fiscalité, début mai 2019 à Skhirat, et des dernières Assises de la régionalisation, les 20 et 21 décembre à Agadir.

Ce qui fait que beaucoup des idées que vous trouverez dans notre contribution ont déjà été développées par Al-Mountada, en particulier l’urgence de passer d’un modèle économique basé sur la consommation à un modèle basé sur la production, ou l’importance de l’approche territoriale dans la définition du nouveau modèle de développement, tant les réalités ou les atouts divergent entre les régions et à l’intérieur des régions. En outre, je souhaite ajouter que cette contribution est le fruit des cercles de travail menés par Al-Mountada dans seize provinces et qui ont réuni plus de 300 citoyens de tous horizons. Et je dois dire, à cet égard que nous avons été agréablement surpris par la qualité des intervenants. Le Maroc est, pour vous dire, riche de ses forces vives, et il faut simplement offrir à celles-ci une tribune. C’est aussi d’ailleurs là la vocation d’Al-Mountada.

Vous venez de citer les interventions des citoyens lors des débats que vous avez organisés. Sur quoi ces interventions ont-elles le plus porté?
En général, il y a un consensus sur l’urgence des questions comme l’éducation, la santé. Ce sont les deux priorités qui se dégagent le plus. Mais ce qui nous a le plus interpellé, quand je vous ai dit que nous avons été agréablement surpris, c’est par rapport par exemple au fait que beaucoup des interventions ont porté sur l’impératif, pour que l’économie nationale puisse passer le cap, de favoriser le made in Maroc et sur la nécessité du développement d’un tissu productif et d’une croissance endogène à l’intérieur des territoires tenant compte de leurs spécificités, ce qui pour nous reflète un grand niveau de conscience eu égard aux enjeux actuels. Aussi, l’importance de l’activation de la reddition des comptes comme base du contrat social et du retour de la confiance.

Vous défendez justement, dans votre contribution, le protectionnisme comme option de base pour le futur modèle de développement…
Absolument, mais il faut préciser qu’il s’agit, pour reprendre l’économiste allemand Friedrich List, d’un protectionnisme éducateur qu’on mettrait en place uniquement pour les filières et branches pour lesquelles il existe des atouts et un potentiel de développement de l’industrie nationale. Je tiens à préciser que cette protection doit être faite de manière temporaire, le temps de bâtir la compétitivité nécessaire, et qu’elle doit être basée sur des engagements clairs des professionnels, et ce au risque de créer de nouvelles situations de rente. Car force est de constater que le modèle actuel, basé sur la consommation des ménages et l’investissement public, souvent de biens importés, alors même que le tissu productif national est embryonnaire, encourage indirectement les économies étrangères, en plus de peser de manière lourde sur la balance commerciale ou celle des paiements.

Pourrait-on dire de votre programme qu’il est, finalement, de gauche?
Ni de gauche ni de droite, je dirais qu’il s’agit simplement d’une conception souveraine et souverainiste de notre modèle de développement, centrée sur les citoyens et leurs priorités. C’est d’ailleurs une certaine souveraineté dans la prise de décision, en comparaison à d’autres pays, qui a permis au Maroc de réagir de manière pragmatique et efficace à la pandémie.

Le souverainisme a, comme vous le savez, très mauvaise presse ailleurs, en ce sens qu’on l’associe souvent à l’extrême droite…
Effectivement, et c’est quelque chose que je ne conçois pas vraiment, il y a eu un véritable glissement sémantique au cours des deux dernières décennies qui, à mon sens, n’a pas lieu d’être et nous empêche d’adresser les vraies problématiques. Pourrait-on par exemple taxer Jean-Pierre Chevènement de fasciste; plus récemment Michel Onfray? Ce sont simplement des personnes patriotes, centrés sur les intérêts de leur pays.

Revenons au clivage gauche/droite. Il semble que vous le rejetiez…
Oui, car pour nous il ne reflète pas véritablement la donne politique de notre époque. J’ai parlé de souverainisme, pour moi celui-ci forme, avec le mondialisme, un des courants politiques majeurs d’aujourd’hui. Nous pouvons par exemple prendre notre champ politique, marocain: vous avez des partis dits de gauche, des partis dits de droite, des partis islamistes, etc. Mais fondamentalement, si vous voyez de près, vous trouvez qu’ils défendent la même idéologie; une idéologie justement libre-échangiste, qui soutient le laissez-faire avec toujours moins d’Etat et davantage de prépondérance pour le privé. Ce n’est pas que toutes ces idées soient à jeter, certaines d’entre elles sont bonnes, mais il y a une certaine uniformité entre les différentes formations, et ceci n’est, à mon avis, pas très sain. Et c’est d’ailleurs aussi cela qui nous avait poussés Ghassane Benchekroun et moi, en juillet 2018, à lancer Al-Mountada. Nous avions eu ce sentiment qu’il fallait enrichir le débat, le sortir du cadre dans lequel il était enfermé, mettre en avant des idées alternatives et les personnes qui les portent.

Vous avez fait référence à l’uniformité qui, selon vous, caractérise notre paysage politique et à l’effet néfaste que cela peut avoir. N’y a-til pas un risque que l’on fasse la même chose avec le nouveau modèle de développement, c’est-à-dire que l’on s’oriente vers une seule et même piste sans, des années durant, pouvoir la contester et donc, au besoin, la corriger?
Ce qui peut donner un résultat différent cette fois, c’est que le pan le plus large de la population soit associé à la conception du nouveau modèle, que la vision soit comprise et partagée. Ce qui peut donner un résultat différent cette fois, c’est que le pan le plus large de la population soit associé à la conception du nouveau modèle, que la vision soit comprise et partagée. Ce n’est qu’ainsi qu’on peut agir, à notre sens, à terme sur les mentalités, qu’on peut demander une mobilisation et des efforts aux citoyens.

La Commission spéciale sur le modèle de développement, que le roi Mohammed VI avait installée le 12 décembre, devait remettre son rapport fin juin, mais un délai supplémentaire lui a été accordé en raison de la pandémie de Covid-19. A vous, que vous a appris cette dernière? A-t-elle influencé dans quelque mesure que ce soit la version finale de votre contribution?
Il se trouve que la pandémie de Covid 19 n’a pas ébranlé nos travaux dans la mesure où parmi les enseignements tirés il y a des convictions que nous portons déjà depuis la création. Parler de substitution aux importations ou de consommer marocain n’est plus tabou. La pandémie est de ce point de vue un accélérateur en termes de diffusion de nos idées.


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