L’entrepreneuriat des jeunes: Pour un modèle de développement économique et social pour le maroc de demain

Les autorités doivent jouer leur rôle régulateur et veiller à installer un environnement porteur de stabilité macroéconomique et favorable aux affaires.

300.000 jeunes, de plus en plus diplômés, se présentent chaque année sur le marché du travail. Ces jeunes actifs sont à la fois une chance et une source de pression pour l’économie marocaine, qui peine à créer suffisamment d’emplois. Secteurs public et privé réunis n’offrent pas plus de la moitié des emplois demandés aujourd’hui, alors que le reste est réparti entre indépendants et aides familiaux.

Niveaux élevés de chômage et de sous-emploi, importance du secteur informel, potentiel de croissance des TPME insuffisant, seraient les principaux problèmes auxquels l’économie marocaine fait face aujourd’hui. Devant ce constat, l’entrepreneuriat serait-il une solution efficace pour permettre à un plus grand nombre d’occuper une place d’acteur économique dans un marché de travail en pleine mutation? L’entrepreneuriat pourrait-il devenir le moteur de croissance et de création d’emploi? Voire un axe majeur du modèle de développement pour le Maroc de demain?

Le chômage: ce fléau endémique
Le fléau du chômage des jeunes et particulièrement des diplômés est plutôt un phénomène structurel chez nous. Il semble être affecté par les différentes transitions que traverse le pays. La transition démographique, qui a ramené la tranche de la population active des 15-59 ans à 62,8% de la population, sans que l’on ne puisse tirer suffisamment profit du dividende démographique. La transition urbaine, avec une population urbaine qui atteint 67,5% de la population, devant une économie rurale fragile et dépendante de la pluviométrie. La transition économique, avec le passage à une économie ouverte après la signature d’une série d’accords de libre-échange restés en grande partie déficitaires. Et la transition technologique, qui a touché l’appareil de production, provoquant une inadéquation qualitative et quantitative entre l’offre et la demande de travail.

Ainsi, et malgré un taux de croissance moyen avoisinant les 3,5%, l’économie marocaine n’a pu créer en moyenne que 72.000 emplois nets durant la décennie qui s’est achevée, contre 156.000 lors de la précédente. Depuis 2010, le taux de chômage s’est situé aux alentours de 9,5%, stabilisé grâce à un taux d’activité qui n’a cessé de baisser d’année en année, pour passer de 49,9% en 2009 à 45,8% en 2019, concernant de manière plus inquiétante les femmes (21,5%). Ce taux de chômage cache, cependant, de grandes disparités. En 2019, les taux de chômage les plus élevés sont relevés parmi les jeunes âgés de 15 à 24 ans (24,9%), les diplômés (15,7%) et les femmes (13,5%). Avec l’avènement de la pandémie, la situation s’est aggravée et le taux de chômage a atteint 12% en 2020.

La création d’entreprise: une impulsion par l’Etat aux résultats mitigés
Plusieurs programmes d’appui à l’auto-emploi ont été mis en oeuvre depuis les années 90, sans pour autant atteindre le succès escompté. Les principaux programmes restent le programme «crédit jeunes entrepreneurs et crédit jeunes promoteurs» et le programme «Moukawalati», remplacé par le programme d’appui à l’auto-emploi, s’appuyant principalement sur le partenariat territorial. L’analyse des résultats de ces programmes a montré que plus de 52% des projets étaient en autofinancement. Les banques n’étaient pas tendres avec les porteurs d’idées généreuses et l’éligibilité était draconienne, sans parler des taux d’intérêt, qui restaient trop élevés.

Les plateformes multi-partenariales «Moubadara », utilisant des fonds mixtes, sont venues entre-temps donner un coup de pouce aux créateurs d’entreprises via des prêts d’honneur sans intérêts et sans garanties. L’avènement de l’INDH a constitué un levier fort à la promotion des initiatives territoriales pour l’auto-emploi. Actuellement, la phase III de l’Initiative tente d’améliorer l’impact des projets avec une approche articulée autour des chaînes de valeur. La promotion de l’auto-emploi des diplômés est passée aussi par les universités, qui sont restées pendant longtemps isolées du marché de l’emploi. Incubateurs, Fablabs et cités de l’innovation sont autant de structures dédiées aux startups et aux étudiants qui peuvent prétendre aujourd’hui au statut d’Etudiant-Entrepreneur.

L’entrepreneuriat: un chemin sinueux
En dépit de l’amélioration du climat des affaires, les mesures d’appui aux porteurs de projets, aux autoentrepreneurs et aux TPME restent insuffisantes. Certes les intervenants dans le domaine de l’appui et du financement de l’entreprise se sont multipliés ainsi que les produits qu’ils proposent, mais ils gagneraient à être plus structurés et plus visibles pour éviter la confusion et la méfiance et renforcer l’attrait qu’ils peuvent induire auprès des jeunes entrepreneurs. Les services administratifs, aussi bien au niveau central que local, ont continué à constituer un handicap de taille pour les entrepreneurs. La réforme récente des CRI ainsi que la déclinaison de la charte de déconcentration sont appelées à réduire l’inefficacité et la lourdeur dont souffre l’administration.

Aux yeux de plusieurs jeunes, la prédominance des privilèges et l’absence d’une concurrence saine ne permettent pas de rassurer les porteurs de projets. L’accès inéquitable aux opportunités d’investissement, la persistance de la corruption et du népotisme ébranlent leur perception du monde des affaires et accentuent leur défiance. Cette situation explique en partie la préférence des jeunes diplômés pour le salariat, l’entrepreneuriat étant souvent considéré comme dernière alternative.

Un nouveau souffle pour l’entrepreneuriat
Janvier 2019, le «Programme intégré d’appui et de financement des entreprises» voit le jour, avec un fonds doté d’une enveloppe globale de 8 milliards de dirhams. Consacrant une vision royale autour de l’entrepreneuriat, ce programme intervient dans un contexte favorable caractérisé par (i) un climat des affaires en nette amélioration, plaçant le Maroc en 2019 à la 53e place sur 190 pays, (ii) un processus de régionalisation avancée qui offre l’opportunité de mettre en oeuvre une politique et des programmes mieux adaptés aux nouvelles vocations de développement économique et social des territoires, (iii) la mise en oeuvre de la charte de déconcentration administrative tant attendue, (iv) une stratégie nationale de l’inclusion financière et (v) de nouvelles réformes liées à l’investissement.

Baptisé Intelaka, ce programme vise les catégories qui sont restées jusque-là quasiment exclues du financement classique et qui ont le plus besoin d’accompagnement, tels les diplômés, les TPE, les startups, les autoentrepreneurs, et particulièrement les jeunes ruraux. Toutefois, cet accompagnement, requis, devrait être professionnel, de qualité et sur-mesure, adoptant des approches novatrices et s’étendant tout au long de la vie du projet, du démarrage au suivi post-création. Dans l’écosystème entrepreneurial à mobiliser pour la réussite de ce programme d’envergure, la société civile tient un rôle important et décisif. Elle jouera le rôle d’interface entre les jeunes créateurs et les acteurs territoriaux.

Elle s’assurera des qualités et compétences des jeunes requises pour entreprendre, en les formant, en évaluant leur créativité et capacité d’innovation, leur rigueur et pouvoir de s’organiser, leur humilité et capacité de se remettre en question, leur confiance en soi et leur leadership. Elle devra, à son tour, oeuvrer à renforcer ses propres capacités professionnelles et son expertise par la formation et l’évaluation des différents aspects de ses activités.

L’entrepreneuriat au service du modèle de développement
Eriger l’entrepreneuriat en axe majeur du modèle de développement nécessite de construire une société d’entrepreneurs. Au-delà des programmes d’appui et d’encouragement, le Maroc devrait laisser émerger une nouvelle génération d’entrepreneurs capables de saisir les opportunités et de créer de la richesse et de l’emploi. Cela nécessite une véritable implication tous azimuts touchant l’école, l’université et établissements de formation, les politiques publiques, le législateur, les médias et la société civile…

Cela nécessite aussi l’émergence d’une nouvelle culture chez les financiers, loin de la logique prédominante des retours sur investissements immédiats et rentables, vers une économie sociale et solidaire transitionnelle comme levier puissant d’un développement économique intégrateur pour les jeunes et les femmes entrepreneur(e)s. Enfin, les autorités doivent également jouer leur rôle régulateur et veiller à installer un environnement porteur de stabilité macroéconomique et favorable aux affaires, et un État de droit en matière entrepreneuriale permettant aux entreprises de se développer librement et de créer de la valeur.