Miraoui Abdellatif : "La réforme continue doit être au coeur du système éducatif"


Dans cette interview, le ministre de l’Enseignement supérieur, de la Recherche scientifique et de l’Innovation, Abdellatif Miraoui, dresse le tableau des principaux changements qui auront lieu dès la rentrée universitaire prochaine. Statut des enseignants, développement technologique, recherche scientifique… Le ministre livre plus de détails sur les projets en cours.

Vous venez d’annoncer que la réforme globale du secteur de l’enseignement supérieur entrera en vigueur à partir de l’année scolaire 2023/2024. Quels en seront les principaux changements ?
Les formations que nous avions jusqu’à aujourd’hui sont devenues obsolètes, notamment celles dans les institutions à accès ouvert tels que les facultés de droit, d’économie et de lettres et sciences humaines , alors que c’est là où on a plus de 88% de nos jeunes. C’est pourquoi on mettra en place le Plan National d’Accélération de la Transformation de l’Écosystème de l’ESRI (PACTE ESRI 2030) qui puise ses fondements dans les orientations Royales en ce qui concerne la jeunesse de notre pays, mais aussi du projet gouvernemental et se nourrit des recommandations du nouveau modèle de développement et de l’échange avec les différents groupements économiques pour que notre capital humain soit concomitant et même anticipant des besoins de la société.

Nous avons également essayé d’aligner l’écosystème universitaire marocain sur le modèle international de l’université, notamment celui anglophone où il faut miser tous nos efforts sur la capacitation et l’empowerment des jeunes. Surtout dans un contexte plein d’imprévues, telles que les guerres, les crises. Mais aussi de transformations et de développement technologique.

Vous êtes un fervent défenseur de la technologie, comment pourrait-on les utiliser dans le cadre de notre système éducatif ? Il y a que les sciences humaines et sociales et les avancées technologiques tels que l’Intelligence artificielle qui pourront nous aider à faire face aux transformations de notre contexte. Certes, les fondamentaux scientifiques restent les mêmes, mais leur utilisation doit être enrichie par ces nouvelles technologies. Ainsi, le digital est le fer de lance de la transformation à l’oeuvre dans l’écosystème de l’ESRI. Aujourd’hui, l’accès à l’information n’est plus un problème grâce au développement technologique, il faut toutefois que l’étudiant soit méthodique. C’est pourquoi nous visons à ancrer les technologies digitales tant en termes d’approches qu’en termes d’outils de déploiement de la réforme pédagogique globale et intégrée.

Malgré une longue série de réformes au niveau de l’enseignement supérieur, nos universités sont toujours en bas du classement à l’échelle mondial. En quoi cette réforme peutelle être la salvatrice ?
Il est souvent difficile de regarder les autres avancer tandis que l’on stagne, mais cela ne signifie pas que l’on peut se permettre de rester immobile. En effet, si l’on ne fait rien, on recule, car les autres continuent d’avancer. Bien sûr, il n’y a aucune garantie de succès. Il est donc important de ne pas être pessimiste et d’agir avec confiance et modestie. D’ailleurs, je crois que ce qu’on fait actuellement au Maroc doit être un exemple pour tous les pays de sud. Nous faisons une révolution grâce à tous nos enseignants et le corps administratifs de qualité. Les pays se développent parce qu’ils croient en leur jeunesse. On a des chercheurs de premier plan qui sont devenus une cible des recruteurs européens… D’ailleurs, ce n’est pas fini, nous avons tous vus comment Chat-GPT et l’IA se développent d’une vitesse extrême, nous aurons donc besoin de faire d’autres réformes, et ça doit être même au coeur de notre système.

En plus de la fuite des compétences, l’écosystème de la recherche scientifique souffre de beaucoup de problèmes, notamment le manque de financement avec un budget qui ne dépasse pas 1,6% du budget global en 2022. Comment le PACTE ESRI- 2030 vise-t-il à y répondre ?
Certainement, l’écosystème de la recherche scientifique a souffert pendant longtemps de plusieurs fragilités tels que le faible alignement sur les priorités nationales, l’insuffisance des moyens dédiés, l’insuffisance des ressources humaines. On n’a que 1708 chercheurs pour 1 million d’habitants contre 2916 chercheurs pour le Brésil par exemple en plus d’un manque de synergies entre ses composantes. C’est pourquoi nous lancerons dès l’année prochaine la formation d’une nouvelle génération de doctorants-moniteurs, qui feront des échanges dans des universités internationales pour qu’ils soient imprégnés des innovations pédagogiques pour assurer des missions d’enseignement par la suite. Nous allons également créer des instituts nationaux de recherche thématique autour des priorités nationales comme la santé, l’eau, l’énergie et le numérique. Pour le côté financier, on vise à diversifier leurs sources à travers un mix de fonds régionaux d’innovation et des fonds de coopération internationale/ bilatérale et multilatérale.

D’ailleurs, le doctorat est le maillon le plus important de la recherche et il faut encourager, attirer et motiver les doctorants à rejoindre nos laboratoires de recherche. Le ministère met en place des moyens importants pour soutenir la recherche et lui a octroyé plus de 600 millions de dirhams cette année.


Le gouvernement a également investi 300 millions de dirhams dans la recherche en milieu social et économique. Cependant, il ne s’agit pas seulement d’une question de moyens, mais aussi de projet et de stratégie. Il est aussi important de se positionner dans des réseaux de recherche régionaux pour pouvoir répondre aux vraies questions. A lui seul, le Maroc ne peut pas mener des recherches dans tous les domaines. Il est également important d’accompagner les entreprises innovantes et de croire en leurs capacités pour répondre aux problématiques du Sud, notamment en Afrique.

Pour attirer des doctorants de qualité n’est-il pas névralgique d’augmenter la bourse qui demeure très en deçà des attentes et des besoins des étudiants ?
À partir de l’année prochaine, nous lancerons une nouvelle génération de doctorants appelée «Doctorat Moniteur», qui bénéficieront d’une bourse d’études mensuelle de 7000 dirhams, avec un supplément pour la mobilité internationale. Cette initiative vise à attirer les meilleurs candidats pour poursuivre des études doctorales et leur offrir la possibilité de devenir enseignant-chercheur dans le futur. Actuellement, de nombreux doctorants ne se destinent pas à l’enseignement après leur doctorat, et sont souvent contraints de travailler en parallèle pour subvenir à leurs besoins financiers.

Nous espérons donc encourager les meilleurs étudiants en Master et les meilleurs ingénieurs, ainsi que ceux d’autres domaines, à se consacrer entièrement à leur doctorat dans les laboratoires de recherche. Nous allons attribuer 1000 bourses pour renouveler notre tissu de recherche et alimenter nos laboratoires de recherche avec des doctorants de qualité. Les autres étudiants pourront toujours poursuivre leur doctorat non-financé. Cependant, nous ciblons ces 1000 bourses pour pouvoir renouveler un tiers de notre corps enseignant chercheur d’ici 2026, date à laquelle environ 5000 enseignants chercheurs prendront leur retraite.

Quid des étudiants de la licence et du Master ?
Je pense que l’inclusion des étudiants les plus défavorisés est un sujet crucial dans tous les écosystèmes universitaires du monde. Nous savons que de nombreux jeunes issus de familles modestes ont besoin d’aide pour accéder à l’éducation et s’émanciper dans leur vie professionnelle et personnelle. Depuis notre arrivée au gouvernement, nous avons augmenté le nombre de bourses d’études disponibles pour les étudiants les plus fragiles. Nous sommes passés de 385 000 à 400 000 bourses la première année, puis à 421 000 pour le budget 2023, soit environ 20 000 bourses supplémentaires par an. Cet effort représente près de 250 millions de dirhams pour aider les étudiants les plus vulnérables, qui ont souvent plus de difficultés à accéder aux écoles d’ingénieurs, de médecine, etc. Nous menons également une réflexion sur l’inclusion dans notre département ministériel et la question de savoir s’il faut réduire le nombre de bourses et augmenter le montant ou maintenir le nombre de bourses et toucher plus de personnes n’a pas encore été tranchée.

Par ailleurs, nous avons constaté que la question du logement universitaire était également un problème majeur. Nous avons environ 100 000 lits pour 1,25 million d’étudiants, et nous sommes conscients que les jeunes qui viennent des zones rurales ou des petites villes ont besoin de logements universitaires. Nous avons donc lancé un appel à manifestation d’intérêt pour que le secteur privé investisse dans les cités universitaires et nous avons pour objectif de construire 300 000 lits d’ici 2030. Les collectivités locales pourront contribuer dans cet effort. Nous avons déjà lancé un exemple concret avec la ville d’Oulmès qui construit des logements pour les étudiants à Kénitra et à Salé, et nous souhaitons que cet exemple soit généralisé. Enfin, je tiens à souligner que la construction de cités universitaires ne doit pas être considérée comme une simple question de fourniture de lits, mais doit offrir aux étudiants un environnement propice à leurs études et à leur épanouissement.

Vous plaidez pour des campus universitaires plutôt que pour des antennes dans les moyennes villes. Cela n’impacte- il pas l’équité territoriale en matière d’accès à l’enseignement ?
Le modèle universitaire préconisé par le Pacte ESRI favorise des campus et pôles universitaires intégrés pour offrir un cadre de vie propice à l’épanouissement et la réussite académique des étudiants, ainsi que des activités para- universitaires enrichissantes, un logement universitaire de qualité, un programme de mobilité et un appui social. Les noyaux universitaires et les facultés poly-disciplinaires sont limités et insuffisants, comme le montrent plusieurs évaluations. Les effets négatifs incluent une faible dotation en personnel, un nombre insuffisant de doctorats préparés, une vie étudiante peu attrayante, une faible implication dans les activités socioéconomiques locales et une recherche scientifique insuffisante pour le développement régional. ESRI prévoit d’améliorer la qualité des établissements actuels plutôt que de créer de nouveaux établissements.

Les enseignants universitaires appellent depuis des mois à améliorer leur situation. Quelles nouveautés apporte le nouveau statut des enseignants- chercheurs ?
Pour mener à bien toute réforme, il est essentiel de disposer d’un capital humain de qualité. Cela comprend les enseignants-chercheurs ainsi que le personnel administratif et technique, qui doivent être à la hauteur de leur mission. Il s’agit d’un cercle vertueux, où la qualité du capital humain engendre la création et la production de davantage de capital humain de qualité. Pour y parvenir, il est nécessaire de créer un environnement de travail sain et motivant, où les enseignants- chercheurs et le personnel sont considérés à leur juste valeur. Depuis le début de notre gouvernement, nous avons pris la décision de traiter la question du statut des enseignants- chercheurs pour le valoriser et le mettre à la hauteur des attentes. Nous avons travaillé avec les syndicats pour parvenir à un accord et avons entrepris une réforme globale, qui est maintenant dans sa phase finale. Le nouveau statut des enseignants-chercheurs sera mis en application dans les prochaines semaines.

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