Interview du Professeur Meriem El Yazaji, Chef de service addictologie au CHU Ibnou Rochd à Casablanca

“L’ADDICTION DE L’ENFANT AUX JEUX VIDEO DÉVELOPPE CHEZ LUI L’AGRESSIVITÉ ENVERS SES PARENTS"

Pour cette spécialiste de l’addictologie, les addictions sont un phénomène médical qui s’est aggravé pendant ce confinement. Elle apporte néanmoins des conseils et des solutions pour minimiser ses effets néfastes sur la santé.

Pendant cette période de confinement, on constate une forme sévère d’addiction des enfants et des ados aux écrans et aux jeux vidéo. Quelles sont les conséquences de cette addiction sur leur santé?
Le confinement est certainement une période difficile pour les enfants et les adolescents car ils sentent une tension et une détresse psychologique. Ceci se rejaillit nécessairement sur leurs comportements et sur leurs habitudes à la maison. Mais, il faut séparer entre deux situations différentes. Il y a un usage excessif des écrans et des jeux vidéo, qui n’est pas considéré scientifiquement comme une addiction. Car cet usage excessif ne provoque pas nécessairement des troubles du comportement et une perte de contrôle chez les enfants. Ils peuvent se connecter aux jeux et aux écrans pendant des heures mais ils conservent une certaine vie normale: ils mangent aux heures de repas, ils pratiquent d’autres activités, ils suivent leurs cours normalement et ils n’ont pas de problèmes particuliers. On peut parler d’une addiction quand l’enfant ou l’adolescent développe une dépendance sévère vis-à-vis des jeux. Cette dépendance provoque alors chez lui un retentissement scolaire et psychologique important. C’est-à-dire il développe une irritabilité et une agressivité anormale envers ses parents et dans son entourage familial. Il y a des signes de sevrage qui apparaissent chez lui. Il est agressif quand il ne joue pas mais il redevient calme quand il se met à jouer. L’addiction aux jeux peut aussi provoquer plusieurs autres troubles comme l’insomnie, la sédentarité et un isolement total de la société. Au lieu de sortir jouer avec ses amis ou discuter avec les membres de sa famille, l’enfant préfère se connecter aux jeux vidéo.

Certains spécialistes assimilent cette addiction numérique à la consommation de drogue dure. Qu’en pensez-vous?
Oui, c’est vrai dans la mesure où l’addiction à une substance comme la drogue dure provoque les mêmes troubles et les mêmes signes de sevrage qu’une addiction comportementale. Dans l’un comme dans l’autre cas, il y un retentissement grave sur la vie scolaire, la vie familiale et la santé mentale et psychologique des addicts.

Quels sont vos conseils aux parents pour parer à une telle situation?
Le premier conseil à leur donner est la prévention. Les parents doivent autoriser les enfants à se connecter aux jeux vidéo mais ils doivent se mettre d’accord sur un temps à respecter. Cet encadrement parental va permettre aux enfants de connaître leurs limites en termes de temps. Les parents doivent également proposer aux enfants des solutions alternatives comme les impliquer dans les activités ménagères, les activités sportives ou encore les activités artistiques. En général, essayer d’occuper l’enfant pendant ses moments de temps libre pour remédier à l’ennui qu’il pourrait ressentir. Je conseille aussi aux parents de faire preuve d’une certaine souplesse dans les relations avec leurs enfants pour faire retomber la tension. Surtout en cette période de confinement pendant laquelle le stress génère la tension.

Pour les ados et les jeunes, l’addiction à la drogue sous toutes ses formes (douce et dure) a également augmenté pendant le confinement. Avez-vous une idée sur l’ampleur de cette forme d’addiction? Pour cette forme d’addiction, on peut aussi distinguer entre plusieurs situations. Certains patients atteints d’un sevrage forcé peuvent profiter de cette période de confinement pour préparer un arrêt volontaire de la consommation de la drogue. D’autres, en revanche, envahis et dépassés par le stress généré par le confinement, vont augmenter les doses ou ajouter de nouvelles drogues. Sincèrement, pour connaître l’ampleur de cette addiction aux drogues dures ou douces, il faut mener des études et des enquêtes sur le terrain. Ce que je constate, c’est que, contraints de rester chez eux, les patients ne se bousculent pas dans notre service. Mais on organise pour eux des téléconsultations et on leur prescrit des médicaments via WhatsApp. Pour les cas urgents, on continue à les recevoir dans notre service pour leur apporter toute la médication nécessaire.

Il y a aussi une forme d’addiction pour la nourriture développée chez beaucoup de personnes pendant ce confinement. Quels sont ses dangers pour la santé?
Ce problème constaté et dont la gravité peut s’amplifier pendant ce confinement n’est pas considéré, scientifiquement, comme une addiction. Mais plutôt comme un trouble des conduites alimentaires. Ce trouble peut effectivement avoir des conséquences graves sur la santé. Ce trouble s’accompagne nécessairement, chez certaines personnes, pendant le confinement, par une mauvaise hygiène de vie aggravée par le stress lié au confinement.

Comment fonctionne le service addictologie du CHU Ibnou Rochd de Casablanca pendant l’état d’urgence sanitaire?
On travaille normalement avec un rythme certes moindre en termes d’affluence des malades confinés chez eux. Mais on continue à communiquer avec eux en leur apportant toute l’aide médicale et le soutien psychologique dont ils ont besoin pour surmonter leurs crises. Notre personnel médical demeure totalement mobilisé en cas d’urgence pour traiter les situations les plus complexes.


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