Questions à Mehdi Alioua, sociologue et spécialiste des migrations

"Ce phénomène est le résultat du contraste entre les niveaux de vie"

Comment analysez-vous cette ruée inédite vers Sebta?
La plupart des personnes qui ont tenté de rejoindre Sebta, cette enclave fruit de l’héritage colonial qui est encastrée dans le territoire marocain, sont des habitants de la région, des voisins qui ont toujours plus ou moins réussi à passer dans cette trajectoire. Ils sont donc allés faire une «visite de courtoisie» à leur voisin comme pour conjurer le sort de leur frontière qui symbolise les écarts de niveaux de richesse de plus en plus obscènes entre l’Afrique et l’Europe.

Au-delà de la crise diplomatique maroco-espagnole, qui a facilité cette traversée, ce phénomène ne traduit-il pas un malaise social profond des populations de la région du Nord?
Ce phénomène est le résultat du contraste entre les niveaux de vie à Sebta et chez ses voisines marocaines. C’est comme si vous étiez dans une ville avec un quartier très riche avec une grande bourgeoisie dont l’accès est interdit sauf si on dispose d’autorisation. Et même si l’on s’y rend, on y exerce en tant que femmes-mulets, contrebandiers, femmes de ménage, etc.

Sans oublier les contrôles effectués par la Guardia Civil, qui a souvent une attitude déplorable envers ces populations qui développent encore une frustration ancienne liée à la colonisation espagnole. Cette frustration devient beaucoup plus grande dans ce contexte de crise sanitaire qui a poussé le Maroc à fermer ses frontières avec plusieurs pays.

Cela a engendré une crise économique pour les personnes habitant dans cette région et qui n’ont plus de sources de revenus, qui, par ricochet, touche les innombrables familles qui vivaient du tourisme et des échanges avec Sebta de manière légale.

Cette situation pourrait-elle entraîner une reprise des flux migratoires sub-sahariens dans cette zone?
On note la présence de migrants parmi ces milliers de passagers et leur nombre va forcément augmenter si cette situation persiste. Ces migrants, originaires de l’Afrique subsaharienne, rêvent toujours de rejoindre l’Europe via le Maroc.

Outre les Subsahariens, les «harragas» venus d’autres régions du Maroc pourraient eux aussi profiter de ce contexte. Ces flux migratoires de Marocains avaient juste diminué entre 2005-2009 grâce au développement économique du Maroc, qui a lancé de nombreux chantiers, qui contrastait avec la crise économique en Europe, notamment en Espagne où migraient plusieurs marocains.

Même les Espagnols migraient au Maroc pour y travailler et échapper à cette conjoncture. L’adoption d’une nouvelle Constitution en 2011, qui prône plus de démocratie a également suscité beaucoup d’espoirs chez la jeunesse marocaine. Les «harragas» avaient repris en 2017 et le nombre de personnes qui veulent tenter le passage clandestin par mer n’a cessé d’augmenter surtout ces deux dernières années, à cause notamment de la hausse du chômage, qui a pris des proportions alarmantes dans ce contexte de Covid-19.

L’été est souvent le moment propice pour tenter l’aventure. On a même constaté des tentatives très risquées entre les mois d’août-octobre 2020, avec dix Marocains qui ont rejoint les Iles canaries via le Sahara marocain. Parallèlement, des milliers de Marocains rejoignent légalement chaque année Sebta pour y travailler ou pour se marier afin de faciliter leur départ vers l’Espagne. Ce qui pourrait influencer leurs concitoyens.

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