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Mayssa Salama Ennaji : Influenceuse fatale

Quinze ans après ses débuts médiatiques, Mayssa Salama Ennaji cumule 1,5 million de followers sur sa seule page Facebook. Comment y est-elle parvenue? Et se prend-elle vraiment, comme Abdelilah Benkirane l’en a accusée, pour la “leader de la nation marocaine”?

Mais quel est donc le secret de Mayssa Salama Ennaji pour parvenir à avoir autant de followers sur les réseaux sociaux -1,5 million pour sa seule page Facebook? Quand on lui pose la question, celle qui se présente comme une activiste politique se dit elle-même incapable de répondre. “Je ne fais que dire ce que j’ai à dire,” nous confiet- elle, sous-entendant que son objectif est seulement d’exprimer tout haut ses idées sans nécessairement penser aux implications en termes d’influence. Des personnes de son entourage, que nous interrogeons également, confirment, et peut-être qu’elle est simplement là, la formule magique: parler sans fard, dans une langue qu’elle reconnaît elle-même être “crue”, indépendamment de ses convictions.

Le droit de réfléchir
Ces dernières ont d’ailleurs beaucoup changé au fil de ses années d’activisme médiatique, débuté dans les colonnes du défunt quotidien arabophone d’Al-Massae dans la seconde moitié des années 2000: ceux qui la suivaient déjà à cette époque se souviennent d’elle comme la promotrice d’un islam dont elle ne nie plus aujourd’hui le caractère obscurantiste, loin de la tradition tolérante et du juste milieu caractéristiques de la pratique religieuse au Maroc.

“J’étais une petite fille d’une vingtaine d’années dont le cerveau avait été programmé au cours de la vague de l’islam politique entré dans nos foyers à travers les chaînes des prêcheurs du Moyen-Orient. Je ne faisais que reprendre leurs propos, comme quoi par exemple la femme était mauvaise, qu’elle devait se couvrir, qu’elle ne devait pas travailler, même si à l’origine, je viens d’une famille très libérale. A mes yeux, c’était la vérité. Puis je me suis donné le droit de penser, de réfléchir, de mettre et remettre en question tout ce discours, de poser des questions et de mettre des points d’interrogations, je me suis permis de questionner et de douter, et à partir de là c’était Mayssa qui parlait,” nous explique-telle, elle qui, avant de se faire connaître du grand public, avait accumulé plusieurs petits boulots en travaillant notamment dans des centres d’appels et en enseignant l’anglais, pour lequel elle avait obtenu une licence en 2006 de l’Université Mohammed-V de la ville de Rabat (c’est, soit dit en passant, dans la capitale qu’elle a vu le jour).

Et la “Mayssa qui parle”, c’est donc celle qui choisit par exemple de s’attaquer au Chef du gouvernement, Aziz Akhannouch, coupable selon elle de mal gérer la crise actuelle, due, au plan national, à la sécheresse, et au plan international, à l’invasion par la Russie de l’Ukraine, à l’origine d’une flambée du prix de l’énergie -pétrole et gaz- et d’une potentielle indisponibilité de blé, qu’importe habituellement le Maroc des deux pays concernés. Une conjoncture à tout le moins exceptionnelle dont Mme Salama Ennaji préfère pourtant faire fi. “Pourquoi se dote-t-on d’un gouvernement? N’est-ce pas justement pour faire face à ce genre de conjonctures exceptionnelles?,” répond-elle dans l’interview qu’elle nous a accordée (lire ailleurs).

Ressenti de citoyenne
Mais c’est surtout sa proposition de remplacer M. Akhannouch par Moulay Hafid Elalamy qui a le plus fait grand bruit, allant jusqu’à faire réagir l’ancien ministre de l’Industrie lui-même depuis les États-Unis, où il se trouve actuellement pour raisons familiales -il a, dans des propos relayés par son entourage, apporté son soutien au Chef du gouvernement-, mais aussi le secrétaire général du Parti de la justice et du développement (PJD) et ancien Chef du gouvernement, Abdelilah Benkirane, qui lors du dernier conseil national de la formation islamiste, tenu le 19 février 2022 dans la ville de Bouznika, s’était ouvertement attaqué à la concernée: il l’avait, en substance, taxée de se prendre pour “la leader de la nation marocaine”.

“Allez-y madame et formez un parti politique, formez des cadres et voyez les problèmes dont souffre le secrétaire général d’un parti politique et son secrétariat général et voyez si vous êtes capable ou non,” avait notamment asséné M. Benkirane, en référence à l’ambition de Mme Salama Ennaji de constituer son propre parti politique, qu’elle compte appeler le Parti des nouveaux Marocains.

Un propos qu’un observateur consulté par Maroc Hebdo reprend à son compte: “En tant que citoyenne, elle a bien sûr le droit d’exprimer ses préférences, personne ne viendra contester cela. Mais qui est-elle au juste pour demander au Roi de changer de Chef de gouvernement? Parce qu’en vérité c’est ce qu’elle fait, même si elle ne le dit pas ouvertement. Non, il y a des usages à respecter, et avant tout une Constitution”. Pour sa part, Mme Salama Ennaji nie toute volonté d’imposer ses vues au reste des Marocains et souligne qu’il ne s’agissait que d’une proposition s’appuyant sur son propre ressenti de citoyenne, et que concernant justement le texte constitutionnel, son propos n’en sort pas dans la mesure où tout comme M. Akhannouch, M. Elalamy est issu du Rassemblement national des indépendants (RNI), premier aux législatives du 8 septembre 2021.

Habituée aux “menaces”
Aussi, elle nie servir quelque agenda que ce soit, étant donné que c’est une accusation qu’on porte souvent à son encontre et que M. Benkirane a d’ailleurs lui-même mise sur le tapis en se posant la question de savoir qui l’avait envoyée et combien elle touchait ou ne touchait pas en contrepartie de ses sorties. A ce même égard, d’aucuns avaient critiqué sa proximité avec l’actuel secrétaire général du Parti authenticité et modernité (PAM), Abdellatif Ouahbi, dont elle avait ouvertement soutenu l’élection au IVe congrès de février 2020 du parti du tracteur. Sur sa page Facebook, elle avait par la suite relayé la position de la formation concernée favorable à la légalisation de la culture du cannabis au moment où le projet de loi afférent venait d’être introduit début 2021 dans le circuit législatif, et cela en donnant notamment la parole au député Larbi Mharchi, dirigeant du PAM. Mme Salama Ennaji précise toutefois qu’elle avait également cherché à faire parler M. Benkirane à ce sujet, ce que ce dernier avait refusé comme il l’a lui-même révélé dans sa diatribe à son encontre, en expliquant que l’activiste a voulu lui soutirer son avis pour l’utiliser.

En tout cas, Mme Salama Ennaji se dit habituée aux critiques et même aux “menaces”, et que ce n’est pas cela qui lui fera changer sa façon de faire. “J’ai toujours porté en moi des convictions par rapport à ce que je devais faire. Depuis 2007-2008, lorsque les réseaux sociaux ont fait leur apparition, d’Al-Massae en passant par différents autres journaux imprimés jusqu’[au journal électronique] Hespress, mes publications sur mes propres pages, je n’ai jamais ressenti une once de doute,” affirme-t-elle. Des certitudes bien ancrées: peut-être aussi une des explications à donner à son succès virtuel...

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