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Mayssa Salama Ennaji : "Je ne défends aucun agenda"

Entretien avec Mayssa Salama Ennaji, activiste politique

L’internet marocain n’a plus d’yeux que pour elle et pour ses sorties au vitriol sur sa page Facebook, suivie par plus d’un million et demi d’abonnés. De blogueuse connue au tournant des années 2010 pour ses accointances islamistes, Mayssa Salama Ennaji n’a fait que gagner au fil des années en influence.

Depuis votre vidéo du 12 février 2022 où vous aviez appelé à remplacer le Chef du gouvernement, Aziz Akhannouch, par l’ancien ministre de l’Industrie, Moulay Hafid Elalamy, vous êtes l’un des grands sujets du moment sur les réseaux sociaux marocains. Pourquoi cette sortie contre le Chef du gouvernement?
C’est simplement venu de la crise actuelle, due à la cherté de la vie. Tout le monde s’époumone. Tout le monde parle. En même temps, c’est le silence absolu de la part du gouvernement. Aucune vision. Aucune stratégie. Aucune réponse. On n’a même pas pris la peine de communiquer avec les Marocains, de leur dire qu’on est là pour eux, qu’on les entend.

En plus, il y a maintenant la guerre menée par la Russie contre l’Ukraine qui nous impacte au plan énergétique, du fait de l’explosion en cours des prix du gaz qui elle-même s’ajoute à la fermeture du robinet par l’Algérie, et aussi au plan alimentaire, car nous dépendons pour beaucoup comme vous le savez de l’Ukraine pour notre approvisionnement en blé.

D’aucuns vous rétorqueraient qu’il s’agit là d’une conjoncture à tout le moins exceptionnelle…
Je ne suis pas d’accord, et j’ai d’ailleurs répondu en long et en large par rapport à ce point dans une autre vidéo que j’ai publiée sur ma page Facebook. Je vous retourne la réflexion: pourquoi se dote-t-on d’un gouvernement? N’est-ce pas justement pour faire face à ce genre de conjonctures exceptionnelles? Y a-til d’ailleurs autre chose que des conjonctures exceptionnelles? L’humain lui-même passe sa vie à parer à des conjonctures exceptionnelles; on s’installe dans une maison pour se protéger du froid et de la chaleur, on travaille pour manger et on amasse de l’argent pour trouver quoi se mettre sous la dent en temps de sécheresse.

Que ce soit la météo, la sécheresse, les catastrophes ou autres, les conjonctures politiques externes, les guerres, les crises, il incombe à un gouvernement de les gérer; il n’est pas là seulement pour diriger en temps de paix et de félicité et lorsque la pluie tombe et les courgettes poussent.

Mais pourquoi précisément M. Elalamy? Sur quoi vous vous basez pour lancer une telle idée? Votre candidat traîne tout de même plusieurs casseroles…
Je ne suis pas tout-à-fait d’accord avec ceux qui critiquent le bilan de M. Elalamy en tant que ministre. Par rapport à sa fortune, oui, j’ai moi-même mis la question sur le tapis, même s’il faut dire que dans un pays comme le Maroc où c’est le népotisme qui prévaut, sa façon de faire, d’avoir mis à profit les lacunes du système, est la seule qui permette à quiconque de s’enrichir. Cela dit en tant que ministre, M. Elalamy a atteint tous ses objectifs. Quand il n’y est pas arrivé, c’était à 90%. En plus, c’est quelqu’un qui se remet en question. Ce n’est pas quelqu’un qui n’accepte pas la critique, et c’est quelque chose d’important, comme vous le savez, pour un responsable.

Vous avez dit que beaucoup de Marocains pensent comme vous, mais en même temps ils ne sont pas tous d’accord avec vous. L’ancien Chef du gouvernement, Abdelilah Benkirane, a par exemple vertement réagi à votre vidéo…
Bien sûr que les Marocains ne sont pas tous d’accord avec moi. Je n’ai pas dit le contraire. A mon avis il y a deux éléments à prendre en considération. Le premier c’est que M. Benkirane veut dicter son propre tempo, il a dit ouvertement que son souhait était, plutôt que de changer M. Akhannouch, d’attendre une année pour organiser de nouvelles élections et là, éventuellement, qu’il puisse reprendre les commandes du gouvernement. L’autre élément c’est qu’il a eu vent de ma volonté de fonder mon propre parti. Il m’a critiquée sur cela.

Il vous a aussi accusée de promouvoir certains agendas, et il est vrai que c’est quelque chose qui revient souvent à votre encontre, notamment suite à votre critique de M. Akhannouch, que d’aucuns voient comme participant d’une campagne orchestrée par quelque partie…
Je sais que je ne défends l’agenda d’aucune partie, aucune institution. Personne ne m’a jamais contactée pour me dire de dire ou ne pas dire quelque chose. Je ne connais même pas de parties ou de personnes qui puissent le faire. Mes amis ne peuvent pas m’y pousser. Aucun homme politique n’oserait me commander d’attaquer untel ou untel ou de le défendre. Impossible. Impossible. Je ne fais que défendre mes croyances personnelles. Si un discours donné profite à une certaine partie, qu’est-ce que j’en ai à faire?

On ressent chez vous une grande frustration vis-à-vis de la classe politique actuelle. Est-ce la raison qui vous a poussée à chercher à fonder votre propre parti?
L’idée d’un parti date chez moi d’il y a longtemps, c’est juste que je n’osais pas en parler publiquement. En outre, il n’y avait pas autour de moi suffisamment de personnes pour m’accompagner. Mais au fur et à mesure, les choses ont changé, beaucoup de jeunes ont commencé à me contacter pour me pousser à aller plus en avant, en m’assurant qu’ils seraient à mes côtés. Il y a notamment parmi ces jeunes des docteurs en économie, j’en ai rencontré trois, et je me suis dit qu’en étant entourée de personnes aussi brillantes c’était le moment ou jamais de foncer. En termes de connaissances, ils me dépassent de loin, mais peut-être qu’ils ont vu en moi la personne à même de faire aboutir certaines idées sur le terrain. Nous avons donc créé la première cellule du parti, qui sera par la suite ouvert à tout le monde.

Vous voulez à travers le parti, que vous souhaitez nommer “le Parti des nouveaux Marocains”, vous opposer à l’obscurantisme et promouvoir la tolérance. N’est-ce pas là plutôt la vocation d’une association?
Il n’y a pas que ce volet. Il y a aussi un volet politique, à travers la défense de la monarchie parlementaire. Au plan économique, nous nous positionnons en faveur du capitalisme social, en augmentant l’impôt prélevé auprès des classes les plus aisées pour redistribuer les richesses au sein de la population. Ce sont donc trois axes et non pas un seul. Et même pour le seul aspect sociétal, il s’agit bel et bien d’une question éminemment politique. C’est en accédant au parlement, en pouvant voter des lois, que l’on peut changer les choses.

Se jeter à l’eau ne risque-t-il pas de vous nuire, en ce sens que c’est justement votre position en dehors de l’arène politique, votre position plutôt neutre, qui vous donne toute votre force et toute votre influence?
Je ne cherche ni force ni influence. Je me cherche moi-même. Si, avec ce que je fais, la force et l’influence viennent, tant mieux. J’ai toujours été comme cela, depuis que j’ai commencé à publier des tribunes. Si j’avais réfléchi de la sorte, je n’aurais pas, à un moment, enlevé le voile, j’aurais pensé aux répercussions négatives d’une telle décision, et d’ailleurs il y en a eu puisqu’ils avaient été très nombreux à l’époque à m’insulter. Je ne peux plus en rester là où j’en suis actuellement, à continuer à m’adresser à des audiences virtuelles sans rien faire sur le terrain. On en arrive alors à stagner. Soit on avance, soit on reste à sa place. Et moi je ne veux pas rester à ma place.

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