Marrakech unit le monde

Saâd Eddine El Othmani et Angela Merkel à Marrakech, le 10 décembre 2018.

PACTE MONDIAL SUR LA MIGRATION


Ce pacte mondial sur la migration, qui a été adopté lors de ce rendez-vous international de Marrakech, doit être appréhendé comme «un appel à l’action»; il n’est pas une fin en soi suffisante; bien au contraire, il doit dégager les voies et les moyens opératoires de son application et de son effectivité.

En accueillant la conférence intergouvernementale sur les migrations à Marrakech, les 10 et 11 décembre 2018, le Maroc s’est vu consacré comme un pays pionnier, donnant l’exemple dans ce domaine. Le phénomène observé durant la décennie écoulée était celui-ci: le Royaume était devenu de plus en plus une terre de destination et d’accueil surtout pour les migrants d’Afrique subsaharienne.

Sur cette base-là, il a réagi en relevant ce nouveau défi. Comment? En définissant et en mettant en oeuvre une politique nationale d’immigration et d’asile en 2013. Il s’agissait d’assurer et de garantir l’éligibilité des migrants à un niveau de protection de droits fondamentaux. Des recommandations avaient été ainsi formulées par le Conseil national des droits de l’Homme, et ce dans plusieurs directions: facilitation de l’intégration harmonieuse dans la société marocaine, accès à l’éducation ainsi qu’à l’emploi et à la santé.

Levier du co-développement
Une politique qui a porté ses fruits avec deux opérations de régularisation en 2014 puis en 2017 d’un total de près de 50.000 migrants et 7.500 enfants scolarisés dans les écoles publiques marocaines. Il faut y ajouter un programme spécifique de l’Unicef et de l’Union européenne en faveur de 2.000 enfants migrants, accompagnés ou non, qui bénéficient de services particuliers dans les provinces du Nord. En même temps, le Maroc est mobilisé dans une politique de lutte contre la migration illégale; pour l’année en cours pas moins de 54.000 tentatives ont été mises en échec.

Pareille approche se prolonge également au niveau du continent. Celle-ci a été présentée lors du sommet de l’UA, le 29 janvier 2018, à Addis-Abeba, en Ethiopie, et elle vise à faire de la migration un levier du co-développement, un pilier de la coopération Sud-Sud et un vecteur de solidarité. Des clichés et des mythes largement instrumentalisés doivent être déconstruits et mis au net, telle la référence à une «déferlante migratoire». Le Souverain avait rappelé à cette occasion que les migrants ne représentent que 3,4% de la population mondiale; que 85% des revenus des migrants restent dans les pays d’accueil; et que la migration africaine n’est que partiellement intercontinentale, 16 millions de ces migrants sur les 32 millions restant en Afrique. Dans cette même linge, le Maroc a acté la création d’un Observatoire de la migration basé à Rabat dont la mission est de «comprendre, anticiper et agir» (recueil de données statistiques, propositions, …).

Unir face aux populismes
Dans un message adressé, lundi 10 décembre, à la conférence de Marrakech, S.M. Mohammed VI a souligné de nouveau les termes de référence de la problématique migratoire. Ces assises sont devant un triple défi: unir face aux populismes, rassembler face à l’isolationnisme, enfin apporter des réponses conséquentes et structurantes face à un enjeu majeur d’aujourd’hui par le dialogue et la coopération internationale. Aucun pays, seul, ne peut y arriver; la coopération de tous s’impose et il n’y a pas d’alternative à cette exigence.

Ce pacte mondial sur la migration, qui a été adopté lors de ce rendez-vous international de Marrakech, doit être appréhendé comme «un appel à l’action»; il n’est pas une fin en soi suffisante; bien au contraire, il doit dégager les voies et les moyens opératoires de son application et de son effectivité. En sa qualité de Leader africain pour la migration –responsabilité qui lui a été confiée par l’UA– le Souverain a souligné que l’Afrique sera acteur à part entière de ce Pacte Mondial.

Le continent a en effet un agenda. Il entend oeuvrer dans une nouvelle voie, tournant le dos au laxisme inacceptable et au tout-sécuritaire insupportable. Cette position se fonde sur la souveraineté nationale, le multilatéralisme et la responsabilité partagée. Le désordre prévaut aujourd’hui dans le domaine international; il faut lui substituer de la régulation, «un nouvel ordre migratoire plus juste et plus humain». Voilà bien qui atteste du bien-fondé de la politique du Maroc reprise par le continent et qui à Marrakech traduit une large convergence internationale. Enfin, le Souverain a mis en garde contre la dimension sécuritaire que certains veulent accoler à la question migratoire.

Ce paramètre répressif n’est aucunement dissuasif; il a même des effets pervers en détournant les dynamiques migratoires; et puis, au total, arrive-t-il à mettre fin à cellesci? C’est tout un «discours toxique» qui doit être mis de côté, comme l’a déclaré Abdelkrim Benatiq, ministre délégué chargé des MRE et des Affaires de la migration.

Le Pacte mondial a été adopté à Marrakech, lundi 10 décembre. Il s’articule autour de 23 objectifs définis dans un document d’une cinquantaine de pages. Il se présente comme un cadre de coopération, non contraignant. Il encourage la coopération internationale. Il respecte la souveraineté des Etats et leurs obligations découlant du droit international.

Les engagements des quelque 150 Etats signataires sont déclinés par une série de mesures visant leur implémentation: pistes d’action, système de gouvernance globale des migrations, mécanismes de suivi et de monitoring, objectifs à atteindre, etc. Le suivi doit être assuré par l’institution d’un forum global de révision et de suivi nommé International Migration Review Forum, qui aura en charge les discussions intergouvernementales.

Mécanismes de suivi
Les participants ont lancé un appel à Marrakech à la communauté internationale pour réaliser les objectifs du Pacte mondial en prenant les mesures nécessaires pour des migrations sûres, ordonnées et régulières. Ils ont également instamment invité à se pencher sur les causes profondes de la migration. Ils ont aussi appelé de leurs voeux la création de conditions socio-économiques adéquates de nature à assurer aux migrants des conditions de vie décentes dans leurs pays d’origine. Ils ont encore demandé en complément la mise en place de programmes pour faciliter le retour et la réadmission des migrants en toute sécurité et dignité. Dans cette optique, ils ont invité la communauté internationale à lutter contre le trafic de migrants, et ce en renforçant l’action transnationale ainsi que les mesures législatives relatives à la lutte contre les réseaux de trafiquants.

Sécurité et dignité
La rencontre de Marrakech a cependant fait l’objet de nombreuses défections significatives. Ce texte avait été finalisé le 13 juillet 2018. Il est devenu pratiquement la bête noire des antimigrants du monde entier qui se sont mobilisés. La polémique n’a pu être évitée. En France, le président Emmanuel Macron, en butte aux «gilets jaunes» et à la surenchère du Rassemblement national de Marine Le Pen, ne s’est finalement pas rendu à Marrakech; même son ministre des Affaires étrangères était absent, remplacé au pied levé par son secrétaire d’Etat, Jean-Baptiste Lemoyne.

En Belgique, la majorité a éclaté et le gouvernement Charles Michel n’est plus qu’un cabinet de minorité. En Slovaquie, le Premier ministre a annoncé le retrait de son pays. Ces dernières semaines, d’autres pays d’Europe ont suivi –Hongrie, République tchèque, Pologne, Croatie, Italie…. Ils ont été rejoints par Israël et l’Australie. A cette liste, il faut ajouter les Etats-Unis, qui ont boycotté le processus depuis son départ. Ainsi, dès décembre 2017, l’administration de Trump a décidé de se retirer en invoquant le fait que la politique d’immigration «devait être décidée seulement par les Américains».Le plus paradoxal intéresse l’Autriche. En tant que président de l’Union européenne durant le premier semestre 2018, ce pays a négocié ce texte au nom de l’UE. Mais, en octobre, le chancelier Sebastian Kurz, par suite de la pression du parti d’extrême–droite FPO, son allié, a retiré son soutien en précisant que Vienne craignait de «ne plus décider seule» de sa politique migratoire.

Feuille de route
De telles positions ont été critiquées par Louise Arbour, représentante spéciale du secrétaire général des Nations Unies pour les migrants, qui a déclaré que «ceux qui critiquent le texte ont participé à sa rédaction». Une démarche globale de la communauté internationale a été arrêtée à Marrakech. Ce texte sera soumis dans quelques jours, le 19 décembre, à l’Assemblée générale de l’ONU pour sa mise en oeuvre sur la base d’une feuille de route.

Il sera complété par un second Pacte sur les réfugiés également inscrit dans l’agenda 2019. Le secrétaire général de l’ONU, Antonio Guterres, présent à Marrakech, s’est félicité de l’adoption de ce Pacte qui constitue «un pas important» et qui a «un immense potentiel» pour exploiter les avantages et les potentialités des migrations régulières tout en évitant les mouvements irréguliers.

Laisser un commentaire

Merci de cocher cette case