NOUVELLES ZONES D’ACCÉLÉRATION INDUSTRIELLE DE DÉFENSE

Le Maroc, la vraie force de frappe

Avec les nouvelles zones d’accélération industrielle de défense, le Royaume est désormais bel et bien promis à un destin de grande puissance militaire régionale.


Le Maroc passe à la vitesse supérieure en matière de production de matériel militaire. Parmi les multiples annonces qui ont émaillé le conseil des ministres présidé le 1er juin 2024 par le roi Mohammed VI au palais royal de Casablanca, celle relative à la création de deux zones d’accélération industrielle de défense a, ainsi, été l’une de celles qui ont sans doute le plus fait jaser. Et elle était surtout très attendue, si ce n’est envisagée de longue date: depuis l’entrée en vigueur, en juin 2021, de la loi n°10-20 relative aux matériels et équipements de défense et de sécurité, aux armes et aux munitions, c’est la suite logique qui devait, en effet, advenir un jour ou l’autre et permettre enfin de pouvoir vraiment mettre en place l’embryon de ce qui pourrait bien devenir un jour, en tout cas on l’espère, un complexe militaro-industriel 100% marocain.

Le Maroc a tout ce qu’il faut
Un objectif loin d’être irréalisable, il faut le dire: à la lumière, justement, de la loi n°10-20, ce sont une multitude d’investisseurs internationaux qui, au cours des trois dernières années, ont formulé un réel intérêt quant à une implantation au Maroc. Certains ont même déjà entrepris des initiatives concrètes, à l’instar des Belges Sabca et Sabena Aerospace ainsi que l’Américain Lockheed Martin, qui tous trois avaient acté en avril 2022 avec les autorités marocaines un partenariat stratégique en vue de construire un centre de maintenance, de réparation, de révision et de mise à niveau de 15.000 m2 pour les avions et hélicoptères militaires à l’aéroport de Benslimane. Plus récemment, à savoir le 13 avril 2024, c’est l’Israélien BlueBird Aero Systems qui, par la voix de son PDG, Ronen Nadir, avait confié au journal électronique spécialisé “Zona Militar” qu’un site de production était actuellement en cours d’installation sur le territoire marocain.

C’est aussi que le Maroc dispose de tous les atouts qu’il faut: depuis le lancement, en décembre 2005 par le gouvernement Driss Jettou, du plan Émergence, en passant par le tout récent plan d’accélération industrielle du gouvernement Abdelilah Benkirane (reconduit, à partir de 2021, par le gouvernement Saâd Eddine El Othmani), le Royaume a développé un véritable tissu industriel auquel peut, en l’occurrence, aisément se greffer une nouvelle composante militaire.

Partenariats militaires à foison
Et c’est surtout un pays qui se trouve avoir de très bonnes relations avec les principales puissances militaro-industrielles de la planète: les États-Unis, bien évidemment, en premier lieu, ainsi que le reste de leurs alliés occidentaux; mais aussi par ailleurs, comme on y viendra, les nouvelles puissances émergentes, avec qui aussi le Maroc est depuis un certain nombre d’années en train de nouer des partenariats militaires tous azimuts. Il est, pour le dire en d’autres termes, suffisamment neutre pour que son émergence militaire ne vienne pas constituer un problème; situé dans un carrefour géographique, c’est d’autant plus un pôle sur lequel on peut miser. Mais quid du bénéfice marocain à proprement parler? Car si le Maroc veut développer une industrie militaire, ce n’est pas, on le devine, pour exporter de l’armement comme on le fait par ailleurs pour les voitures et les avions et, au passage, remplir son matelas de devises (même si cela sera également intéressant pour lui, par la suite); alors même que la loi n°10- 20 était encore dans le pipe, on avait déjà très bien compris que ce sont ses propres forces militaires que la partie marocaine souhaitait avant tout approvisionner.


SpyX, très efficace dans le domaine du renseignement sur le terrain.


Enjeux d’économie et de souveraineté
Financièrement d’abord, la chose s’entend parfaitement bien: à terme, l’État marocain ne peut résolument continuer à faire ses emplettes militaires à l’étranger, surtout au vu de l’investissement considérable qu’il consent désormais dans le cadre du plan global et intégré dévoilé en mai 2020, dans un ordre du jour aux officiers, sous-officiers et militaires de rang, par le Roi -selon ce qu’avait révélé plus tard une note d’information du département de Commerce américain, on parle d’une facture de pas moins de 20 milliards de dollars à l’horizon 2030, soit davantage même que l’Arabie saoudite à titre de comparaison régionale. Mais en dehors de l’aspect pécuniaire, il y a aussi la considération de souveraineté: la pandémie de Covid- 19 l’a prouvé, on ne peut s’appuyer sur autrui sur tout, surtout lorsque cela concerne quelque chose d’aussi vital que la défense nationale. Ainsi, produire localement ne peut que s’avérer plus sûr, et c’est aussi, parallèlement à cela, produire de façon on ne peut plus adaptée au besoin ressenti.


À cet égard, on ne peut que renvoyer à l’appétence qui existe actuellement au sein du commandement des Forces armées royales (FAR) pour les drones, dont l’efficacité pour lutter contre les tentatives d’incursion des milices du mouvement séparatiste du Front Polisario au niveau du Sahara marocain s’est révélée plus que redoutable et même décisive pour protéger le territoire national. Déjà citée plus haut, BlueBird Aero Systems a d’ailleurs comme spécialité la fabrication de drones -notamment le SpyX, très efficace, comme son nom l’indique, dans le domaine du renseignement sur le terrain-, et on devrait certainement voir, au cours des prochaines années, d’autres constructeurs de drones internationaux prendre pied au Maroc.

Avec le savoir-faire acquis, on peut même imaginer le Royaume devenir un véritable hub à ce niveau, comme l’est notamment devenue la Turquie, aujourd’hui même un grand exportateur mondial avec entre autres le Bayraktar TB2 (que les FAR auraient commencé à acquérir à partir de 2021). Outre les drones, on sait que le Maroc s’intéresse, plus généralement, beaucoup à l’industrie aérospatiale: à ce titre, une délégation militaire marocaine présidée par le général de brigade Saïd Dafal s’était rendue en décembre 2023 en Arabie saoudite pour rencontrer les dirigeants des sociétés Alsalam Aerospace Industries et Wahaj, et le bruit qui avait alors couru est qu’il y a l’idée de s’inspirer de ce que font ces deux entreprises pour l’appliquer au Maroc.


Main tendue aux puissances émergentes
En outre, on sait que des discussions sont également entamées depuis belle lurette avec le Brésilien Embraer, référence en matière de construction d’aéronefs à l’heure actuelle -avec notamment son modèle KC- 390, très prisé à l’international-, et qu’un partenariat beaucoup plus rapproché devrait incessamment être noué avec cette compagnie surtout que lors du conseil des ministres suscité, le Roi a acté la création d’un poste d’attaché militaire au sein de l’ambassade du Maroc à Brasilia.

C’est aussi pour dire que le Maroc s’oriente de plus en plus vers des pays qui ne sont pas classiquement considérés comme des puissances militaro-industrielles et qui pourtant, en un très petit nombre d’années, ont réussi le pari de le devenir: en plus de l’Arabie saoudite et du Brésil, l’Inde, qui s’illustre en ce moment à travers la fabrication de camions de transport militaire tactique, ou encore les Émirats arabes unis font également partie des pays qui pourraient, à l’avenir, disposer d’usines dans les deux nouvelles zones d’accélération industrielle de défense. En attendant qu’émergent des constructeurs purement et simplement marocains: le rêve de faire du Maroc une grande puissance militaire régionale n’a, en tout état de cause, jamais été aussi proche...

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