MAROC-UE: Le virage droitier de la diplomatie marocaine

Lâché par ses alliés européens traditionnels, Rabat semble désormais de plus en plus disposé à pactiser avec les forces politiques illibérales du Vieux Continent.

Matteo Salvini n’est plus vice-président du conseil des ministres, poste qu’il a occupé plus d’un an durant de juin 2018 à septembre 2019. Mais en Italie, son pays, sa parole pèse, étant de toute façon encore sénateur et, surtout, secrétaire fédéral de la Ligue, qui, avec 132 députés, n’est autre que la deuxième force politique de la Botte -seulement derrière le Mouvement 5 étoiles, qui compte trente élus de plus à la première chambre du parlement italien. Il faut donc apprécier à leur juste valeur ses propos du 17 juin 2021, tenus juste après des entretiens avec l’ambassadeur du Maroc à Rome, Youssef Balla, qualifiant le Royaume de “pays le plus stable de toute la région méditerranéenne et nord-africaine”.

Et, surtout, s’opposant à la résolution du 10 juin 2021 du parlement européen -où, au passage, il a été de juillet 2009 à mars 2018 lui-même députéaccusant Rabat de violation de la Convention des Nations unies sur les droits de l’enfant et d’utilisation de mineurs dans la crise migratoire qu’avait connue, les 17 et 18 mai 2021, le préside occupé de Sebta. “Si tous les pays méditerranéens avaient la même attitude sérieuse et collaborative que le Maroc, nous aurions beaucoup moins de problèmes [de migration irrégulière],” a-t-il même plaidé.

Faut-il aussi en être surpris, notamment quand M. Salvini évoque “des raisons culturelles” mais aussi “économiques, commerciales, de coopération et de sécurité” pour lesquelles le Maroc devrait être le “premier interlocuteur” de l’Union européenne (UE) -il a par ailleurs également formulé l’espoir d’“avoir bientôt l’honneur de visiter le” Royaume? Car il faut rappeler que la Ligue est généralement classée à l’extrême droite du spectre politique italien, comme peuvent l’être le Rassemblement national (RN) en France ou le pas vraiment marocophile -bien au contraire- Parti pour la liberté (PVV) aux Pays-Bas; formations avec lesquelles elle constitue d’ailleurs au sein du parlement européen le groupe parlementaire Identité et démocratie. Certains vont même jusqu’à le taxer de néofascisme, bien que ses dirigeants, à commencer par M. Salvini, s’en défendent.

Sympathies marocaines
Rien en tout cas qui laisse croire à des sympathies marocaines de la part de la Ligue, à ceci près qu’il faut distinguer deux choses: entre le sentiment que l’on peut, d’un côté, avoir envers le Maroc et en particulier ses autorités, surtout quand celles-ci parviennent tant bien que mal à endiguer les mouvements de migration irrégulière -M. Salvini s’est à cet égard félicité que “le Maroc a engagé vingt mille hommes et femmes dans la lutte contre la traite des êtres humains”-, et de l’autre envers les Marocains, à vrai dire pas vraiment les bienvenus pour les partis comme la Lega sur le territoire de l’UE comme l’illustre notamment le racisme anti-marocain décomplexé de Geert Wilders, chef du PVV déjà mentionné plus haut et qui a été déclaré coupable le 4 septembre 2020 par la justice néerlandaise -sans que celle-ci prononce toutefois de peine à son encontrepour avoir demandé en mars 2014 à ses partisans lors d’un meeting pour les municipales s’ils voulaient “moins ou plus de Marocains”.

Et on peut sans doute mettre dans le même panier une autre déclaration faite par M. Salvini, suite à son entretien avec M. Yalla, soulignant que “le Maroc est en train de faire un parcours réussi en matière de régionalisation et de valorisation du rôle et des potentialités des régions absolument intéressant et appréciable pour l’Italie et pour l’Europe”, puisque si celle-ci peut en apparence constituer, comme certains l’ont relevé -à juste titre, éventuellement-, un soutien tacite envers l’initiative marocaine pour la négociation d’un statut d’autonomie dans la région du Sahara et donc l’intégrité territoriale du Maroc, il faut tout aussi bien garder en tête que de nombreux partis européens de droite (et même, maintenant, de gauche) considèrent que tout pas réalisé par le Royaume dans le chemin du développement est d’abord égal à moins de candidats à l’émigration -d’où, par exemple, les généreux subsides accordés par Bruxelles à Rabat pour l’aider à relever la tête du choc de la pandémie de Covid-19. Du reste, il faut rappeler que M. Salvini s’était notamment distingué, au cours de son mandat de vice-président du conseil des ministres, par une série de décrets, restés d’ailleurs dans les médias italiens sous le nom de “décrets Salvini”, foncièrement hostiles aux immigrés.

Le Maroc semble toutefois voir en lui, mais aussi dans différents leaders de droite européens, de potentiels alliés, puisque l’on peut, dans le même sillage, renvoyer au rapprochement en cours avec les pays du groupe de Visegrad, qui comprend des pays d’Europe centrale, et plus particulièrement la Hongrie et la Pologne, dont les présidents respectifs, Andrzej Duda et Viktor Orban, constituent les deux principaux représentants du front illibéral sur le Vieux Continent.

Le ministre des Affaires étrangères hongrois, Péter Szijjarto, vient d’ailleurs d’effectuer le 9 juin 2021 à Rabat une visite au cours de laquelle il avait, soit dit en passant, également “salu[é] le Maroc pour son rôle déterminant et exemplaire en matière de lutte contre l’immigration irrégulière” -et aussi “contre le terrorisme”-, lutte dans laquelle les autorités hongroises sont depuis le milieu de la décennie 2010 engagées en raison de l’arrivée de centaines de milliers de réfugiés syriens depuis la Turquie.

Côté polonais, on assiste carrément sur ce plan à une nouvelle vague d’investissements dans les provinces concernées représentée par la récente installation de deux entreprises, Chimide Polska et Zamet-Glowno, toutes deux spécialisées dans la fabrication de conteneurs pour l’industrie militaire, et il se dit même que Varsovie pourrait être la première capitale européenne à reconnaître la souveraineté du Maroc sur son Sahara. De leur côté, les soi-disant “alliés” traditionnels ne suivent pas; on a au contraire vu, au cours des derniers mois, l’Allemagne puis l’Espagne multiplier les coups de poignard dans le dos. Comme quoi l’adage “Mon Dieu, gardez-moi de mes amis! Quant à mes ennemis, je m’en charge” n’a jamais semblé aussi pertinent...