Maroc-Tunisie : Troublant Kaïs Saïed

Au pouvoir depuis octobre 2019, le président tunisien ne semble pas encore dévoiler toutes ses cartes vis-à-vis du Royaume. Faut-il le considérer comme un ami?

Il aura donc fallu pratiquement deux ans pour que l’ambassadeur du Maroc en Tunisie, Hassan Tariq, puisse remettre ses lettres de créances. Nommé début février 2019 par le roi Mohammed VI, c’est ce 11 janvier 2022 seulement qu’il a été reçu au palais de Carthage, siège de la présidence tunisienne. L’occasion pour lui de s’entretenir brièvement avec le maître des lieux, à savoir le président tunisien Kaïs Saïed.

Dans une déclaration donnée dans la foulée à l’agence Maghreb arabe presse (MAP), M. Tariq a indiqué que l’audience qui lui a été accordée a servi à “mettre en exergue la solidité des relations séculaires existant entre [le Maroc et la Tunisie] et de souligner l’impératif de les renforcer davantage au service des intérêts des deux peuples frères” marocain et tunisien.

Il a également fait part, auprès de la même source, du “souci des deux pays de hisser leur coopération bilatérale au plus haut niveau dans la perspective de répondre à leurs intérêts et aux attentes et ambitions des deux peuples”. Par ailleurs, M. Tariq a révélé que M. Saïed l’avait chargé de transmettre ses salutations “distinguées” au roi Mohammed VI.

Et c’est tout ce que l’on sait de ce que lui a dit le président tunisien, étant donné que les services de presse de ce dernier se sont contentés d’un communiqué se limitant à rapporter l’information de la remise des lettres de créance et d’une séquence vidéo de 5min 39 partagée sur les réseaux sociaux où l’on voit tour à tour M. Tariq, vêtu d’une traditionnelle djellaba marocaine de couleur jaune et de babouches jaunes, ainsi que quatre autres ambassadeurs se présenter, leur documents en main, face à M. Saïed, s’asseoir à sa droite pour échanger quelques mots et, enfin, assister à l’interprétation des hymnes de leurs pays respectifs. Le cas échéant, on n’en aurait certainement pas appris plus, car c’est ainsi qu’il en va du discours diplomatique, dans une large mesure policé, voire lénifiant diraient certaines mauvaises langues.

Alignement sur l’Algérie
En l’espèce, il sonne même un peu faux: personne n’ignore que rien ne va vraiment bien entre le Maroc et la Tunisie. En cause, le jeu trouble de cette dernière au sujet de l’intégrité territoriale du Royaume. Membre non permanent au Conseil de sécurité jusqu’au 31 décembre 2021, son représentant permanent, Tarek Ladab, s’était abstenu de voter en faveur de la dernière résolution du 29 octobre 2021 de l’instance suprême de l’Organisation des Nations unies (ONU) sur la situation concernant le Sahara marocain.

Décision que l’on pourrait qualifier de hostile envers le Maroc, dans la mesure où en insistant sur les “efforts consentis depuis 2006 et des faits nouveaux survenus depuis”, sous-entendu la soumission par le Royaume de son initiative pour la négociation d’un statut d’autonomie et les reconnaissances officielles de vingtcinq pays, dont les États-Unis, la résolution consacrait la marocanité du Sahara.

“De très bonnes sources diplomatiques” citées le 8 novembre 2021 par l’hebdomadaire français Jeune Afrique avaient avancé qu’il se serait agi d’un “imbroglio” à mettre sur le compte du ministre des Affaires étrangères tunisien, Othman Jerandi, et que M. Saïed “n’était tout simplement pas au courant”, ce qui expliquerait que le conseiller diplomatique du président tunisien, Walid Hajjem, soit rapidement sorti du bois pour exprimer auprès de l’agence Tunisie Afrique presse (TAP) la “satisfaction” de son pays à l’égard de la résolution du Conseil de sécurité.

Mais au vu de l’actualité de ces dernières semaines, difficile de ne pas au moins soupçonner un rapprochement, si ce n’est un alignement de la Tunisie actuelle sur l’Algérie, dont on n’ignore pas qu’elle met actuellement les petits plats dans les grands pour faire aboutir le projet de séparation du Sahara marocain porté par le biais du Front Polisario. Ainsi, le prêt de 300 millions de dollars consenti par le président algérien Abdelmadjid Tebboune à la partie tunisienne au cours de sa visite d’État des 15 et 16 décembre 2021 ne viserait pas autre chose.

Certes en conflit ouvert avec M. Saïed, qui l’a fait condamner à quatre ans de prison ferme le 22 décembre 2021 pour avoir “porté atteinte à la sûreté de l’État à l’étranger” et lui avoir causé un “préjudice diplomatique”, l’ancien président Moncef Marzouki, aujourd’hui réfugié en France, avait en tout cas déclaré dans une interview publiée le 18 décembre 2021 sur le site de la chaîne européenne Euronews que, pour lui, le “soutien” de l’Algérie “s’inscrit dans le cadre du conflit maroco-algérien”. “J’espère que la Tunisie ne s’immiscera pas dans cette affaire,” avait-il confié.

Ce qui est sûr est qu’en ce qui concerne le Maghreb en particulier, on est loin du discours qui avait porté M. Saïed à la présidence en octobre 2019. Au cours de sa campagne, le concerné s’était engagé à “faire revivre l’Union du Maghreb arabe (UMA), qui est entrée en salle de réveil”. Et il avait également proposé de mettre en place une commission maghrébine pour régler le différend “entre le Maroc et l’Algérie” sur la question du Sahara marocain, ce qui revenait déjà à reconnaître sa nature régionale. Des promesses qui auront donc fini par ne pas résister à l’épreuve du pouvoir.

Pour le Maroc, on peut imaginer que la déception est de mise, surtout au regard de l’effort consenti depuis plus de deux ans par sa diplomatie et qui diffère de celui de l’Algérie en ce sens qu’il ne vise à exclure personne. Dès 2014 et ce avant même que les relations avec la voisine de l’Est soient rompues, le roi Mohammed VI avait d’ailleurs dit ceci devant l’assemblée nationale constituante tunisienne, dans un discours donné à l’occasion d’une visite officielle de trois jours: “Il se berce d’illusion celui qui s’imagine qu’un Etat peut, à lui seul, venir à bout des problèmes liés à la sécurité et à la stabilité.

Car, en effet, l’expérience à démontré que les approches exclusives sont inopérantes pour faire face aux dangers sécuritaires qui guettent la région, surtout au regard des défis que connaît l’espace sahélo-saharien en matière de sécurité et de développement.” En 2020, le Souverain avait notamment discuté à deux reprises au téléphone avec M. Saïed, mettant à profit la première -en janvier 2020- pour l’inviter à se rendre au Maroc. Le 27 juillet 2021, il avait également dépêché le ministre des Affaires étrangères, Nasser Bourita, auprès de lui pour porter un message oral sur les relations “de fraternité et de solidarité” entre les deux pays.

Pour certains observateurs, la situation actuelle n’est pas sans rappeler celle de la fin du printemps 1983. A l’époque, la Tunisie se trouvait dans une situation de marasme économique similaire à celle d’aujourd’hui. Quelques mois plus tard se déclencheront d’ailleurs les fameuses “émeutes du pain”, où une centaine de Tunisiens trouveront la mort.

Le président algérien Chadli Bendjedid en avait usé pour faire signer à son homologue tunisien, Habib Bourguiba, un traité de fraternité et de concorde dont l’objectif inavoué était d’isoler le Maroc de son environnement maghrébin, ce que confirmera l’adhésion de la Mauritanie en décembre 1983. En réaction, le Royaume actera en août 1984 l’Union arabo-africaine avec la Libye.

Dans une interview diffusée fin février 2021 par la chaîne tunisienne Diwan, le président du parti frériste d’Ennahdha et alors président de l’assemblée des représentants du peuple, Rached Ghannouchi, s’était d’ailleurs prononcé pour une UMA ne comprenant que l’Algérie, la Libye et la Tunisie. Comme quoi l’histoire finit toujours par bégayer, et le Maroc, pour sa part, à être renvoyé à sa condition d’“île” (lire n° 1421, du 24 décembre 2021 au 6 janvier 2022)...